CHAPITRE IX
Guzman est mené au port Sainte-Marie avec d'autres honnêtes gens comme lui. Ses aventures en chemin et sur les
galères.
La chaîne, composée de vingt-six jeunes forçats , tous revêtus du collier de l’ordre, étant prête à marcher, nous partîmes de Séville pour nous rendre au port Sainte-Marie, où étoient alors les galères. Nous étions divisés en quatre bandes, tous enchaînés les uns aux autres; et notre conducteur, escorté de vingt gardes, nous menoit à petites journées.
La première, nous allâmes coucher à Cabeças, village éloigné de Séville de trois lieues. Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étant remis en marche, nous rencontrâmes un jeune garçon qui chassoit des petits cochons devant lui. Ce pauvre malheureux, au lieu de faire prendre à ses bêtes une autre route pour nous éviter, eut l'imprudence de les faire passer entre nos bandes, de sorte que nous en enlevâmes la moitié. Il eut beau s’en plaindre à notre conducteur, et le prier d interposer son autorité pour nous obliger à les rendre , le conducteur, qui se promettoit bien d’en manger sa part, fît la sourde oreille à ses prières. Nous continuâmes notre chemin en nous applaudissant du beau coup que nous venions de faire : nous en eûmes aillant de joie que si notre liberté a- eut été attachée.
GUZMAN D’A LFA R A CH F..
Lorsque nous fûmes arrivés à une hôtellerie oii nous nous arrêtâmes pour dîner, je fis présent de mon eochon au conducteur, qui l’accepta volontiers, en me témoignant qu’il m’en savoit bon gré. Il demanda aussitôt à l’iiôte et à l liôtesse s'ils accommoderoient bien ce gibier; ces bonnes gens lui firent connoître par leur réponse qu’il ne pouvoit s’adresser à de plus mauvais traiteurs. Sur quoi prenant la parole, je lui dis que s’il vouloit me faire détacher de la chaîne pour une heure de temps seulement , je lui servirais de cuisinier, et que j’étois persuadé qu’il serait content de mon savoirfaire. Il ne balança point à me mettre en état de le lui montrer, et je lui préparai un repas dont il fut très satisfait; ce qui l’engagea, pendant le voyage à me traiter plus doucement que les autres.
Je fis un autre tour de mon métier dans cette hôtellerie, où il y avoit deux marchands qui dînoient. Nous voyant là tous pêle-mêle avec eux, ils avoient une furieuse inquiétude pour leurs bardes. Un des deux surtout ne perdoit point de vue les siennes, et avoit mis sous la table sa valise, sur laquelle il appuyoit ses pieds. Je me sentis tenté de friponner celui-là. .le me glissai subtilement sous sa chaise, et fendant avec un couteau bien tranchant sa valise, j’en tirai deux paquets, que je fourrai dans mon haut-de-chausse, et dont je chargeai adroitement un de mes camarades, nommé Solo, avec lequel j’avois fait connoissance dans la prison. Lorsque la chaîne fui hors de l’hôtellerie, et qu’elle eut fait un quart de lieue, je dis à Soto de me donner les paquets, pour voir de quelle espèce etoit notre butin, et pour le partager entre nous fraternel-
T. IVRE \ 1, CM AP. I X. 6l.)
lemcnt. Soto me répondit qu’il ne savoit de tpioi je lui parlois. Je crus d'abord nu il vouloit rire; mais c'est a (juoi il ne pensoit nullement. Il persista constamment à nier qu'il eût reçu quelque chose de moi. Je pris mon sérieux. Je lui reprochai son ingratitude et sa mauvaise foi. Il se moqua de mes reproches et de mes menaces, et demeura toujours à hon compte saisi dos paquets. Son procédé me piqua. Je résolus de m’en venger, de déclarer la chose au conducteur, aimant mieux qu il profitât du larcin que Soto, et je ne manquai pas, eu arrivant à la couchée, d’exécuter ma résolution.
Je n'eus pas sitôt conté le fait au conducteur, qu'il fit appeler Soto, pour lui demander les deux paquets. Le forçat lui répondit effrontément qu’il ne les avoit pas, et qu il falloit que je fusse un grand fourbe pour l'accuser île les avoir. Ah! vous ne voulez donc pas les rendre de bonne grâce, s’écria le conducteur.’ Hé bien, mon ami, nous allons en user avec vous comme vous le méritez. En même temps il ordonna aux gardes de lui donner la question avec des cordes. Soto pâlit de frayeur à cet ordre cruel, et craignant pour sa peau, il avoua lâchement que les paquets étoient cachés dans le ventre de son cochon, car il en avoit aussi attrapé un. Véritablement on les y trouva, et quand on les eut défaits, on vit plusieurs chapelets et bracelets de corail garnis d’or, et bien travaillés. INotre conducteur, en homme qui entendoit parfaitement son métier, les serra sans façon dans ses poches, en me promettant une récompense, que j'attends encore aujourd’hui; ce qui prouve bien que ces sortes de gens profitent des mauvaises actions des voleurs, sans avoir part à leur eliâti-
6'ift GUZMAN D’ALFARACHE.
ment. Depuis ce jour-là , Soto et moi nous nous jurâmes
une haine immortelle.
Nous poursuivîmes notre route, et à notre arrivée au port Sainte-Marie, nous trouvâmes qu’on y espalmoit six galères pour les envoyer en course. On nous laissa reposer pendant quelques jours dans la prison, après quoi nous fumes partagés en six bandes. Je fus assez malheureux pour être de celle dont étoitSoto, et par conséquent condamné à vivre avec lui dans la même galère. On nous y lit entrer. On me plaça au milieu , vis à vis le grand mât; et ce qui me causa un véritable chagrin, c’est que Soto fut mis au banc du patron, de manière qu’il étoil fort près de moi. On nous donna deux chemises avec l’habit du roi, deux caleçons de toile, une camisole rouge, un bonnet de la même couleur, et un capot. Après cela, le barbier vint nous raser le menton et la tête. Je ne perdis pas mes cheveux sans regret : quoiqu’ils fussent d'un blond qui tiroit sur le roux, ils ne laissoient pas d’être assez beaux. Me voilà donc forçat dans les formes, et il yavoit assurément long-temps que je méritois bien de 1 être.
Comme le comité est un officier qui a un grand pouvoir sur les galériens, et qu’il l'exerce ordinairement avec beaucoup de brutalité, je crus que je ferois une bonne affaire si je pouvois gagner son amitié. Il couclioit et mangeoit auprès de moi; j’étois à portée de lui rendre de petits services, et je ne manquois pas une occasion. J’allois le servir à table, faire son lit, nettoyer ses habits. J’étois toujours le premier à courir au-devant de ses besoins, et à lui marquer mon zèle. Tant de peines et tant de soins ne demeurèrent pas sans récom-