‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 310 sur 322 · LIVRE VI, CllAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CllAP. IX

pense. Je m'aperçus bientôt qu'il me regardoit d un œil désarmé de cet air terrible qui fait trembler une ebiourme; ce qui me parut une grâce toute particulière. Vussi, pour m’en rendre encore plus digne, je redoublai mon attention à lui plaire, et j'y réussis si bien, qu'il 11e voulut plus employer d’autres que moi a son service. Pour m'y attacher encore davantage, il me fit ôter de mon banc pour me charger de faire son petit ménage, et surtout de lui apprêtera manger, étant très content de quelques ragoûts que je lui avois déjà faits. Je fus un peu fier de cet honneur, et j’avois sujet d’en être bien aise, attendu que, par cet heureux changement, je devenois exempt de toute fonction de forçat.

Notre galère eut ordre d'aller à Cadix prendre des mâts, des antennes, du goudron et autres choses semblables. Quoique je ne fusse pas obligé de me mettre à la rame, cependant je fis comme les autres, pour ne pas augmenter leur jalousie, qui n'étoit déjà que trop grande de me voir aimé du comité. D’ailleurs, puisque l'étois condamné à eet exercice, d me sembloit que je devois m'y accoutumer. Je ramai donc toute la journée; mais le soir, en arrivant, je me sentis si fatigué d’un travail si pénible et si nouveau pour moi, qu’après avoir couché mon maître, je m’étendis sur mon capot, où je m’endormis. Mon sommeil fut si profond, que deux de mes camarades me volèrent sans que je me réveillasse. Ils me prirent quelques écus que j’avois cousus à ma camisole. Je m’en aperçus à mon réveil. J’en portai d’abord ma plainte au comité, qui me les (il restituer à bons coups de cerceau; ensuite il me conseilla, pour m'affranchir de l’inquiétude que la garde de mon trésor

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me causeroit de l’employer en marchandises, sur lesquelles je pourrois gagner en les revendant. Je suivis son conseil, et continuant à faire tous mes efforts pour contenter un maître qui avoit tant de bontés pour moi, je puis dire que je menois une vie heureuse, quoique je fusse aux galères.

Sur ces entrefaites, un jeune seigneur, parent de notre capitaine et chevalier de l’ordre de Saint-Jacques, ayant dessein de commencer ses caravanes, vint avec son bagage occuper une place dans notre galère. Il avoit, suivant la coutume de ce temps là, une chaîne d’or au cou. On lui en vola un beau jour dix-huit chaînons. On soupçonna de ce larcin premièrement ses valets, qu’on voulut adroitement engager à le confesser, et lorsqu’on vit que par douceur on n’y pouvoit réussir, on fit jouer le cerceau. Le capitaine, qui connoissoit ses propres valets pour des fripons capables d’avoir fait le coup, les fit traiter comme ceux de son parent. Tout cela fut inutile; les chaînons ne se retrouvèrent point. Sur quoi le capitaine lui dit: Mon neveu, il faut que vous vous fassiez servir par un forçat qui ait soin de faire votre chambre , et qui soit responsable de vos hardes. S'il vient à perdre la moindre chose, il sera roué de coups. Le chevalier témoigna qu’il seroit bien aise d’en avoir un qui fût propre à le servir. Il ne s'agissoit plus que de savoir lequel des forçats auroit cet honneur. Plusieurs personnes de la galère lui vantèrent mon adresse et mon esprit, de sorte qu’il souhaita que je fusse auprès de lui. Là-dessus le capitaine fit venir le comité, et lui demanda s’il étoit content de moi. Le comité, ne sachant pourquoi on lui faisoit cette ques-

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