‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 36 sur 322 · LIVRE I, CH AP. IX. 7C · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. IX. 7C

tifié de l'alarme qu'il lui causoit , mais <|u en meme temps il s’estimoit trop heureux, que le sort 1 eût conduit auprès d’elle pour la sauver des malheurs qui la mcnacoient; qu’il la supplioit seulement de prendre une entière confiance en lui, et de souffrir qu’il remmenât promptement pour prévenir la fureur du soldat, qui, dans ces occasions ne reconnoissant aucune autorité, pourrait le mettre hors d’état de la préserver de toutes sortes d’outrages.

A ces mots, dont elle ne sentit que trop la force, elle accepta le secours qu’il lui offrait; aussitôt il ordonna aux sens de sa suite d’avoir soin des autres femmes ,

et de leur laisser emporter tout ce qu’elles jugeraient pouvoir leur être utile : après quoi il présenta la main h sa captive, qui , malgré le trouble où étoient ses esprits, ne laissoit pas d’être un peu rassurée par la politesse et par la vue de ce jeune cavalier; il est vrai que tout armé qu'il étoit, à voir son beau visage et ses longs cheveux qui flottoient par boucles sur sa cuirasse, on l'aurait plutôt pris pour une fille que pour un homme de guerre.

La charmante Maure, qui, sans contredit , étoit la plus piquante beauté du royaume de Grenade, se nom moit Daraxa; c’étoit la fille du gouverneur de la place : dès qu’elle avoit appris que l’on repoussoit les Maures jusque dans le faubourg, elle avoit voulu regagner la ville; mais en ayant trouvé les portes fermées , elle avoit été obligée de revenir au jardin.

Quoique ce fût une grande consolation pour elle d’être tombée entre les mains de don Alonse, néanmoins elle ne pou voit penser qu’elle devenoit esclave

clos chrétiens, sans en être pénétrée de douleur. Malgré toute sa fermeté, cette réflexion lui arrachoit des larmes; elle n'eut pas la force de répondre au discours obligeant de son généreux ennemi; elle lui donna seulement la main pour lui marquer sa confiance. Lejeune guerrier, attendri par les pleurs de sa prisonnière, n’oublioit lien de tout ce qu'il croyoit propre à la consoler; et comme il parloit de l’abondance du cœur, ce qu il disoit avoit un caractère de tendresse qui auroit fait plus d’impression sur sa belle captive, si elle eut été moins accablée de son malheur; mais quoiqu’elle fût sensible aux efforts qu’il faisoit pour adoucir son infortune , les marques de reconnoissanee qu’elle en donnoit ne répondoient guère à la vivacité du consolateur.

D’abord qu’il fut averti qu’on battoil la retraite par ordre du roi , et que déjà les chrétiens commeneoient à défiler pour regagner leur camp, il céda son cheval à la dame, qui monta dessus légèrement, sans le secours de personne , et lit bien voir qu’elle savoit manier un cheval : il rassembla ensuite à la bâte la meilleure partie de ses cavaliers, au milieu desquels il plaça la belle Maure avec ses femmes; puis s’étant mis à la tête de ce petit corps, qui avoit plutôt l’air d’un cortège que d’une escorte, il suivit les autres troupes qui défiloient.

Il n’étoit pas encore arrivé au camp , que le roi savoit déjà son aventure; il l’avoit apprise avec d’autant plus de joie, qu’il affectionnoit particulièrement ce cavalier, qui lui paroissoit un jeune homme d’une grande espérance. Ce monarque , impatient de voir une prisonnière de la race des rois de Grenade, et pour lui

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