LIVRE I, CH A P. IX
faire plus d'honneur, alla au-devant cl elle aussitôt qu d sut qu elle s’approchoit de sa tente avec don Alonse, (pu l’amenoit pour la lui présenter, Elle aborda le roi d un air si majestueux, et avec tant de grâce, qu elle charma tous ceux qui en furent témoins : elle voulut se prosterner devant lui; mais il s’y opposa si poliment, et la
reçut d’une manière dont elle fut tellement satisfaite,
qu’elle lui dit avec une espèce de transport : Ah! seigneur, que l’honneur de saluer le grand Ferdinand auroit de charmes pour moi, si le ciel ne l’eût point attaché au plus cruel de tous les malheurs qui me pou voient arriver. Madame, lui répondit le roi d’un air gracieux , vous ne devez point regarder comme un malheur d’être devenue prisonnière de don Alonse de Zuniga : c’est un aimable cavalier qui aura pour vous tous les égards qu’on vous doit ; il n’épargnera rien pour vous consoler de votre disgrâce; et de mon côté, je vous prépare de si bons traitements, que vous cesserez peut-être bientôt de vous plaindre de la fortune.
Le monarque, après lui avoir parlé dans ces termes, ' ajouta qu’il lui permettoit d écrire au gouverneur son père, pour l’assurer qu’elle seroit toujours traitée avec toute la considération que méritoit une fille de sa naissance. Ensuite il dit à don Alonse en souriant : (’.ontitinuez d’avoir soin de Daraxa, menez-lasous ma propre tente, qu’elle s’y repose cette nuit avec ses femmes, et demain vous la conduirez vous-même à Jaën ; elle sera plus agréablement auprès de la reine que dans un camp.
Tous les officiers de l’armée qui avoient vu la belle Maure en parlèrent aux autres si avantageusement .
7$ GUZMAN D’ALEAKACHE.
qu’ils leur donnèrent envie de lavoir; pour eet effet , ils s’adressoient tous àZumga, de qui eela dépendoit , le roi lui en ayant confié la garde : mais don Alonse , jaloux de son bonheur , refusoit de satisfaire leur curiosité, et les écartoit de la tente royale par des défaites. Ils le persécutèrent vivement pour obtenir de lui cette satisfaction, et il n’avoit pas peu de peine à se défendre de la leur accorder; heureusement la persécution ne dura que ce jour-là. Dès le lendemain, suivant l’ordre de Ferdinand, il partit pour Jaën , où il arriva le soir avec sa charmante captive, qu'il alla présenter à la reine. Cette princesse, à qui le roi avoit envoyé un courrier la nuit précédente, étoit déjà informée de tout : elle fit un accueil très gracieux à Daraxa , et prit un extrême plaisir à la voir; elle lui trouvoit dans les yeux un feu brillant qu’on avoit de la peine à soutenir , et elle n’admira pas moins son esprit que sa beauté lorsqu’elle l’eut entretenue quelque temps , de sorte qu’elle ne pouvoit se lasser de la regarder ni de l’entendre.
Cependant don Alonse, s’étant acquitté de sa commission , se vit obligé de s’en retourner à l’armée : il sentit alors, pour la première fois, que si l’amour a des douceurs, il est aussi accompagné de chagrins, et que ce dieu fait payer bien cher ses moindres plaisirs : il ne pouvoit penser sans une extrême douleur qu’il alloit se séparer de sa belle Maure; mais ce qui faisoit sa plus grande peine, c’étoit de ne lui avoir pas encore découvert ses sentiments , quoiqu’il en eût eu plus d’une occasion favorable, soit par une timidité qu’ont quelquefois les amants les plus hardis, soit que, faute