‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 39 sur 322 · LIVRE I, CH AP. IX. «i · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. IX. «i

verois de reste à prendre pour mon chevalier un homme du mérite et de la qualité de don Alonse ; mais si les lois de la chevalerie sont les mêmes chez les chrétiens et chez les Maures , comment voulez-vous que je m’intéresse pour un guerrier qui va porter les armes contre ma patrie?

Quoique cette réponse parût judicieuse à la reine, cette princesse ne laissa pas de retourner à la charge , en représentant à la belle Maure que c'étoit par un cas particulier; qu’elle pouvoit sans scrupule prendre part à la gloire et à la fortune d’un cavalier à qui elle crovoil avoir de grandes obligations ; que cela lui serviroil d’excuse : de plus, qu'elle engageroit par là don Alonse à traiter avec plus de douceur les Maures qui pourroient tomber entre ses mains. Zuniga étoit charmé de voir la reine entrer avec tant de bonté dans ses intérêts; et Daraxa, craignant de se trop découvrir si elle s'opiniâtrait à combattre les raisons de cette princesse, aima mieux garder le silence , comme si par respect elle eût consenti à ce qu’on attendoit d'elle.

Ce n’est pas tout, reprit la reine pour achever son ouvrage; quand une dame, chez les chrétiens, choisit un chevalier , elle a coutume de lui donner une marque de son choix, comme une écharpe, son portrait, un mouchoir, un ruban, ou quelque autre semblable galanterie. C’étoit bien aussi la coutume des Maures ; mais Daraxa ne vouloit point s’engager si avant : néanmoins, comme les désirs de la reine étoient pour elle des luis, elle lit présent à don Alonse d’un nœud de rubans qu’elle avoit sur la tête, d’un beau tissu à la mauresque. Ce cavalier le reçut un ïjenou à terre et en

Guzman.

baisant la main qui le lui présentait; après quoi, suivant l'usage des amants de ce temps-là, il jura de ne jamais rien faire qui fut indigne de l’honneur de servir sa dame. Ensuite de cette cérémonie, qui fit un extrême plaisir à la reine, cette princesse dit à Zuniga qu’elle ne doutoit nullement qu’il ne se signalât bientôt par de glorieux faits d’armes, pour prouver qu’il méritoit bien la faveur dont il venoit d’être gratifié. Il répondit que c’étoit à la fortune à lui en fournir les occasions, et que s’il les manquoit, ou qu elles fussent malheureuses pour lui, ce ne scroit pas du moins par la faute de son cœur.

Après qu’il eut parle de cette sorte, il remercia la reine de toutes ses bontés ; puis s'adressant à la belle Maure, il la supplia de vouloir bien se souvenir quelquefois d'un chevalier qui mettoit toute sa gloire à servir le roi catholique son maître, et à se rendre digne d’être estimé d'elle. A ces mots il se retira, et partit pour l’armée.

Il apprit en arrivant que les rois Ferdinand et Mahomet avoient eu ensemble une entrevue; que Baëça venoit de capituler, et qu'il étoit dit par un article de la capitulation que tous les prisonniers faits pendant le siège seroient relâchés de part et d’autre. Cette nouvelle affligea l’amoureux don Alonse, qui dès ce moment-là se crut privé pour toujours de la vue de la belle Maure; mais, comme si la reine eut entrepris de faire le bonheur de ce cavalier, elle ne voulut point se défaire de Daraxa, pour qui elle avoit conçu une amitié si forte, qu’elle ne pouvoit plus vivre sans cette aimable personne. Lt? gouverneur maure, son père, eut

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beau la demander avec de grandes instances , celte princesse lui lit écrire dans des termes si obligeants, pour le prier de la lui laisser, que, malgré la tendresse qu'il avoit pour sa fille, il 11e put se défendre de la lui abandonner, bien persuadé qu'il n'auroit pas sujet dise repentir de cette complaisance.

Le roi, voyant la campagne finie, prit la résolution d'aller passer l'hiver à Séville. Il manda son dessein à la reine, qui s'y rendit deux ou trois jours avant lui. Jamais la cour de ce monarque n'a voit été plus magnifique ; tous les seigneurs à l'envi se mirent en dépense pour v faire une brillante figure : don Alonse surtout , qui en étoil un des plus riches, et dont l’absence avoit irrité l'amour, n’épargna rien pour avoir un train et un équipage dignes du Chevalier de la belle Maure , nom qu'il s'étoit donné et dont il se faisoit honneur à la cour, de même que du nœud de rubans qu’il avoit reçu de cette dame, et qu'il portoit à son jupon, avec un cordon d’or, en forme d’ordre.

Ce qu'il y avoit de malheureux pour lui, c’est que tout cela étoit compté pour rien par Daraxa, qui le Irai toit avec autant d'indifférence que les autres seigneurs, qui étoient aussi devenus scs amants; comme don Rodrigue de Pad ilia, don Juan de Urena, et don Diègue de Castro. Ce que don Alonse avoit par-dessus ses rivaux, c’étoit la liberté de voir sa maîtresse, et de lui parler plus souvent qu’eux; avantage dont il étoit redevable aux seules bontés de la reine, qui, désirant avec ardeur que la belle Maure se fit chrétienne, pour la marier ensuite dans sa cour et l'y retenir, avoit jeté les yeux sur lui, comme sur le parti le plus avantageux pour elle.

La reine, ayant donc dessein d’engager cette daine a changer de rel igion, en eherchoit tous les moyens Elle lui dit un jour : Ma chère Daraxa, j’ai une curiosité : je serois bien aise de vous voir vêtue à l'espagnole; je m’imagine que cet habit vous siéroit encore mieux que le vôtre; je vous en donnerai un que j’ai porté moi-même; je crois que pour me faire plaisir vous voudrez bien l’essayer. Cette princesse espéroit par là lui inspirer insensiblement l'envie d'aller plus avant. Daraxa, qui trouvoit l’habillement des femmes espagnoles fort à son gré, et qui ne cberchoit qu’à plaire à la reine, consentit de bonne grâce à lui donner cette satisfaction : elle enchanta Ferdinand et toute sa cour, lorsqu’elle y parut sous ces nouveaux habits; elle effaça un assez grand nombre de belles personnes qui en faisoient tout l’ornement. Qu’elle causa de jalousies et d’infidélités! Mais plus les yeux des hommes lui furent favorables, plus elle déplut aux femmes, qui lui trouvèrent autant de défauts qu'elle avoit de charmes.

Quoiqu’elle n’ignorât pas l’envie qu elle leur causoit, elle n’en devenoit pas plus vaine; au contraire, on eût dit qu’elle en étoit mortifiée; elle negligeoit jusqu'à sa parure. La reine quelquefois lui en faisoit la guerre, et lui envoyoit tous les jours de nouveaux ajustements, pour l'obliger à prendre plus de soin de sa personne; elle s’en paroit une fois seulement par complaisance , après quoi elle n’v pensoit plus : ce (pii étomioit tout le monde, c’est qu’elle étoit presque toujours plongée dans une profonde mélancolie (pie rien ne pouvoit dissiper. Elle se plaisoit à être seule, et le plus souvent on la surprenoit tout en pleurs; ce qu’on ne manquoit pas d’aller rapporter à la reine, qui

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