‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 40 sur 322 · LIVRE I, CH AP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. IX

en étoit vivement affligée; cependant cette princesse, • croyant qu’elle n’étoit triste qu’à cause qu’elle se voyoit éloignée de ses parents, se flattoit que cette tristesse ne dureroit pas long-temps. D’un autre côté, le roi, pour contribuer au divertissement de son illustre prisonnière et à celui de tant d’officiers qui l’avoient si bien servi dans cette dernière campagne, fît une partie de course de taureaux et de jeux de Cânas, ailleurs appelés des Carrousels. Il les publia, pour avertir les cavaliers qui souhaiteroient d’en être, de s’y préparer.

Il est temps que je vous dise la cause de la mélancolie de la belle Maure. Cette dame aimoit un jeune seigneur de Grenade, qui descendoit aussi-bien qu’elle des rois maures, et dont la valeur avoit éclaté dans plusieurs occasions : pour les qualités personnelles, il les rassembloit toutes; en un mot c’étoit le premier cavalier de la cour de Grenade. On l'appeloit Ozmin. Daraxa et lui s’aiinoient dès leur plus tendre enfance, et leurs pères, qui étoient intimes amis, a voient résolu de les unir ensemble pour resserrer encore davantage les nœuds de leur amitié. A la veille de ses noces, dans le temps qu'on n’attendoit plus, pour les célébrer à Baëça, qu’Ozmin qui étoit ,à Grenade, il arriva «pie Ferdinand fit tout à coup investir cette première place; ce qui fut exécuté avec tant de secret et de diligence, qu’on n’en eut pas le moindre soupçon à la cour du roi Mahomet.

A cette nouvelle si importante pour les Maures, Ozmin, poussé par l’amour et par la gloire, entreprit de se jeter dans Baëça, oit il étoit attendu; il se mit à la tête de deux cents cavaliers, la plupart de ses amis

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ou de ses créatures, qui voulurent suivre sa fortune et servir leur roi. Ils rencontrèrent en moins de trois * heures deux partis qu’ils battirent; mais un troisième, composé de six cents hommes, vint à une demi-lieue de la ville leur tomber sur le corps et les envelopper, en leur criant de se rendre, s’ils vouloient qu’on leur lit quartier. Ozmin, sans s’effrayer de l’inégalité du nombre, forma de sa troupe un escadron, au milieu duquel il mit ses blessés; puis, fondant sur les ennemis avec autant de vigueur que s’il n’eût pas eu déjà deux affaires assez vives, il tint pendant plus d'une heure la victoire incertaine; déjà même plus de la moitié du parti chrétien étoit hors de combat, et le reste ébranlé alloit prendre la fuite, sans un nouveau secours de deux cents hommes qui leur arriva fort à propos. Les choses alors changèrent de face, et Ozmin, blessé en trois endroits, 11e songea plus qu’à sauver le reste de ses cavaliers en se retirant; ce qu’il fit en si bon ordre et avec des volte-faces si heureuses, que les chrétiens perdirent bientôt l’envie de le poursuivre.

11 entra dans la ville de Grenade avec cent dix hommes, dont douze seulement n’étoient pas blessés.

Ce combat passa pour une des plus rudes rencontres qu’011 eût jamais vues, et le nom d’Üzmin devint fameux parmi les troupes chrétiennes. Ce cavalier, en arrivant chez lui, fut obligé de se mettre au ht. Le roi Mahomet, son parent, charmé de la gloire qu'il s’éloit acquise par une si belle action, lui donna mille louanges, et l’honora d’une visite pour récompenser sa valeur; mais ce qui combla de joie ce jeune Maure fut une lettre qu’il reçut de sa chère Daraxa :

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