LIVRE r, CHAP. IX
qu'avec beaucoup de négligence : le coude appuyé sur le balcon, et la tète sur sa main, elle promenoit indilférennnent sa vue de toutes parts, ou, pour mieux dire, elle ne voyoit rien, tant elle étoit occupée d'autres choses.
Quoique sa mélancolie fût susceptible de différentes interprétations, Ozmin, par un reste d’espérance, l’expliqua en sa faveur, et en sentit un secret plaisir que les amants délicats sont seuls capables de sentir. Tandis qu’il observoit avec tant d’attention Daraxa, le grand bruit que fit le peuple, en voyant bâcher un second taureau plus fort et plus méchant que le premier, détacha ses yeux et son esprit du balcon qui lesoçcupoit. Il regari la dans la carrière; il vit que la bête donnoit bien de l'exercice aux cavaliers qui combattoient contre elle : comme il ne vouloit montrer ce qu’il savoit faire qu'après la mort de ce second taureau, il sembloit, quoique Orviedo et lui fussent magnifiquement équipés , qu’ils n’eussent pas dessein de se mettre de la partie; ce qui ne manqua pas d’etonner les spectateurs qui étoient autour d’eux : Pourquoi, se disoient-ils hautement les uns aux autres, cesdeux champions demeurentils ainsi hors de la barrière? Ne sont-ils donc venus ici que pour voir les courses? N’oseroient-ils entrer? Ontils peur de recevoir des coups de cornes? Ne portentils une lance que pour la prêter à quelque cavalier plus digne qu’eux de s’en faire honneur?
(.es railleries si ordinaires au peuple, qui n’épargne personne en pareille occasion, étoient entendues du maître et de l'écuyer, qui les méprisoient; ils n’étoient attentifs qu’à 1 issue de la course du taureau qu'on
yb GUZMAN D’ALFA R A CH E.
voyoit dans la carrière. Ce fier animal avoil déjà mis hors de combat deux cavaliers; et, devenu plus furieux par deux légères blessures que don A.lonse lui avoit laites, il s’en vengea sur son cheval qu il jeta roide mort sur la place; mais alors don Rodrigue de Padilla,
1 un des plus forts cavaliers de la troupe, frappa si rudement le taureau, qu’il n’eut pas besoin d’un second coup pour l’achever.
On alloit en lancer un troisième, quand le seigneur maure, qui s’en aperçut, ht signe à Orviedo de marcher et de faire ouvrir la barrière : ils avoient tous deux trop bonne mine pour qu’on leur refusât l’entrée. Ils ne furent pas sitôt dans la carrière, que tout le monde eut les yeux sur eux. 11 régna d’abord dans la place un silence applaudissant : chacun prenoit plaisir à considérer la richesse de leurs armes, le coût salant