‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 43 sur 322 · LIVRE I, CH AP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. IX

le christianisme, le bruit couroit que Zuniga l’épouseroit. Pour comble de tourments, ils prirent la peine de lui peindre ce cavalier avec des couleurs capables de désoler un galant délicat et aussi passionné que ce malheureux Maure; il eut besoin d'un confident tel qu’Orviedo, pour l’empêcher de retomber dans les fureurs qui avoient pensé lui causer la mort. Cet adroit écuyer le rassura peu à peu, en lui représentant que ses alarmes olfensoient Daraxa, qui 1 annoit trop pour cesser de lui être fidèle; qu’au reste il n’étoit pas surprenant qu’une personne si charmante eut inspiré de l’amour dans une cour où régnoit la galanterie. Orviedo acheva de calmer les agitations de son maître, en lui faisant faire réflexion que la fête qui se préparoit lui fourniroit une belle occasion de juger par lui-même du mérite de ses rivaux, comme de l’attention que sa maîtresse pou voit avoir pour eux, et qu’ensuite il se régleroit sur ses observations. Ozmin se rendit à ses raisons, et principalement à la dernière; il se promit de bien observer Daraxa : en même temps, pour montrer à cette dame la différence qu’il y avoit de lui à ses rivaux , et faire éclater sa force et son adresse aux yeux de la cour catholique, il résolut de se mettre de la course des taureaux. Il chargea son écu\er du soin de faire préparer tout ce qui leur étoit nécessaire pour cet exercice inventé par les Maures, et pour lequel, sans contredit, Ozmin étoit le premier cavalier de cette nation.

Le jour de la fête enfin arriva : jamais 011 11’a vu tant de magnificence; tout étoit en ordre dès le matin; un ne voyoit que de riches meubles et de belles tapis-

Cj4 GUZMAN D’ALFARACHE.

sériés dans les rues par où Ferdinand et Isabelle dévoient passer avec leur cour pour aller à la grande place destinée aux jeux de cannes et aux courses de taureaux, il y avoit dans celle place un nombre prodigieux de foules sortes de personnes assises sur des amphithéâtres qui régnoient tout autour; et l’on apercevoit de tous côtés, aux fenêtres et aux balcons, une infinité de dames et de cavaliers habillés si superbement, que les spectateurs formoient un premier spectacle qui charmoit les yeux.

Sur les trois heures après midi, le roi et la reine se rendirent à leur balcon, qui étoit orné magnifiquement; et, dans un autre à côté, se plaça la belle Maure avec plusieurs dames et quelques vieux seigneurs qui , n’étant plus propres à ces courses, en laissoient à regret aux jeunes tout l'honneur. On commença, suivant la coutume, par le combat des taureaux ; on en lâcha d’abord un qui n’étoit pas des plus terribles : aussi fut-il bientôt terrassé.

Nos deux Maures étoient déjà sur la place; ils se tenoient hors de la carrière parmi plusieurs autres personnes à cheval, pour voir comment les chrétiens s'y prenoient. Il ne faut pas demander si Ozmin chercha des yeux sa maîtresse : il la démêla facilement; et sa surprise fut extrême, quand il s’aperçut qu’elle étoit vêtue à l’espagnole; il en conçut un malheureux présage : cependant, quoiqu’il ne la considérât que de loin, il ne laissa pas de remarquer qu’elle avoit un air triste. En effet elle s’intéressoit si peu à cette fête, qu’il lui avoit fallu un ordre exprès de la reine pour l’obliger à se parer; encore ne s’en étoit-elle acquittée

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