LIVRE I, CHAR. IX. ÿj
les cavaliers qui étoienl clans la carrière se rangèrent pour les laisser passer, et conçurent du maître la plus avantageuse opinion.
Daraxa seule ne prenoit point garde à ces deux nouveaux champions; peut-être même n’auroit-elle pas arrêté ses regards sur eux, si le vieux don Louis marquis de Padilla, père de don Rodrigue, après lui avoir fait la guerre sur son humeur sombre et rêveuse, ne l'eût pas obligée à tourner enfin la tête de leur coté : elle eut d'abord un peu d’émotion, sans savoir pourquoi, en apercevant les deux Grenadins; elle trouvoit en eux un air étranger qui lui donna la curiosité de demander à don Louis qui ils étoient. C'est ce que j’ignore, madame, lui répondit-il; le roi même n'a pu l'apprendre. Cependant Ozmin s’étoit approché du balcon de cette dame : elle attacha sa vue sur le mouchoir qu'il portoit au bras, et dans le moment elle sentit une palpitation de cœur qui lui dit bien des choses. Néanmoins elle ne pouvoit croire encore que ce fût le même mouchoir qu'elle avoit envoyé à son amant lorsqu'il étoit blessé, ni que ce fût ce cher amant lui-même qui se présentât à ses yeux ; mais comme il s'arrêta devant le balcon , et qu’elle eut tout le loisir de l'examiner, son cœur lui dit que ce ne pouvoit être un autre.
fl le alloit s abandonner à la joie, quand le troisième taureau, qui dès sa sortie avoit causé de grands desordres dans la carrière, vint troubler des moments si doux, en s’avançant du coté d’Ozmin. Ce redoutable animal étoit de larita; on ne se souvenoit point d’en avoir vu un si monstrueux. Il poussoit des mugissements qui répandoient la terreur dans la place. Quoi- Guzman.
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qu’il n'eùt pus besoin d’être anime, on ne laissoit pas , suivant l’usage, de lui jeter des pieux; ce qui irritoit tellement sa fureur, que don Rodrigue, don Alonse et les autres cavaliers n'osoient se présenter devant lui avec cette intrépidité qu'ils a voient montrée devant les deux autres.
Cette terrible bête couroit donc vers Ozmin, qui ne songeoit alors à rien moins qu’à se mettre en défense; mais averti du péril par Orviedo , qui lui donna promptement sa lance, et animé de la vue de ce qu’il aimoit, il fit fièrement face au taureau, lui passa sa lance entre le cou et l’épaule avec tant de vigueur, qu'il le cloua à terre, où il demeura comme s’il eût été frappé de la foudre, avec plus de la moitié de la lance dans le corps; après quoi ce brave champion jeta dans la carrière le tronçon qui lui étoit resté dans la main , et se retira.
Une action si hardie et si vigoureuse excita l’admiration de la cour et du peuple; la place retentit de cris de joie et d'acclamation; on n’entendit partout, pendant un quart d’heure que, Vive le chevalier a V écharpe bleue, le plus fort, et le plus courageux de son siècle Tandis qu’on céléhroit ainsi dans la place la valcui d’Ozmin, la timide Daraxa, que la vue du taureau avoit épouvantée pour son amant, étoit encore si hors d’ellemême, qu’elle croyoit voir l’animal en fureur; elle reprit pourtant peu à peu ses esprits au bruit des applaudissements des spectateurs. Elle chercha des yeux , dans la carrière, son cher Maure, et ne l’y découvrant point, ses sens furent saisis d’un nouveau trouble : elle demanda ce qu’il étoit devenu; on le lui montra déjà