LIVRE I, CH AP. IX
bien loin hors de la barrière, et suivi d une foule de peuple, qui ne pou voit se lasser de voir un homme qui venoit de faire un si beau coup de lance.
La nuit étant arrivée pendant ce temps-h'» , toute la place en un instant parut éclairée d’une infinité de flambeaux qui faisoient une fort belle illumination ; bientôt les jeux de cannes commencèrent : on vit approcher douze quadrilles, avec leurs trompettes, leurs fifres et leurs timbales; elles avoient à leur suite leurs gens de livrée et douze valets chargés de faisceaux de cannes. Les chevaux de main des cavaliers avoient des caparaçons de velours, chacun de la couleur de sa quadrille, brodés d'or et d’argent, et les armes de chaque chef étoient par-dessus; non-seulement ces deux métaux brilloient dans leurs équipages, mais les pierreries même n’y étoient point épargnées. Avant que d entrer dans la place, ils se mirent en marche de la manière suivante.
Les écuyers de chaque chef de quadrille aboient les premiers et conduisoient les équipages ; douze chevaux , qui portoient à l’arçon de devant les armes de ces chevaliers, dont les devises pendoient à l’arçon de derrière , étoient a la tete tles autres , qui n’avoient que leurs caparaçons avec des sonnettes d argent qui faisoient grand bruit. Les gens de livrée marchoient après les chevaux; ils firent le tour de la place, et sortirent par une autre porte que celle par où ils étoient entrés, pour éviter la confusion. Les quadrilles, conduites par leurs chefs, commencèrent ensuite leur entrée en deux files avec tant de grâce et d’adresse, que tous les spectateurs en furent charmés; ce (pu
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Gl /MAN D’ALFARACHE.
n’est pas surprenant, puisque les cavaliers les plus habiles pour ces sortes de jeux sont, sans contredit, ceux de Séville, de Cordoue et de Xérès de la Frontera. On voit dans ces villes jusqu’à des enfants de huit à dix ans manier des chevaux et les pousser d’une façon admirable.
Lorsque les quadrilles eurent couru quatre fois par les quatre faces de la place, elles en sortirent par la même porte que leurs équipages, et y revinrent bientôt avec leurs écus au bras et les cannes ou roseaux à la main. Elles commencèrent leurs combats de douze contre douze , c’est-à-dire quadrille contre quadrille. Quand elles avoient combattu un quart d’heure, il en venoit deux autres de deux côtés différents, lesquelles, sous prétexte de les séparer, faisoient entre elles un nouveau combat.
Tandis que cela se passoit, Ozmin et Orviedo, s’étant démêlés de la foule du peuple qui les suivoit , regagnèrent promptement leur hôtellerie, et après s’y être désarmés, ils revinrent dans la place, où l'amoureux Ozmin, traversant la presse, perça jusque sous le balcon de la belle Maure. Comme il étoit fort simplement vêtu, on ne pouvoit, malgré sa bonne mine, le prendre pour un homme de grande importance. Daraxa, qui se doutoit bien qu’il ne manqueroit pas de paroître encore devant elle, le eherchoit partout des yeux; mais quoiqu’il fût fort proche d'elle, et qu’il la regardât, elle ne les arrêtoit point sur lui. Elle tenoit un très beau bouquet garni de rubans que don Alonse lui avoit envoyé ce jour-là ; ce bouquet lui échappa des mains par hasard et tomba justement aux
lui