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pieds d’Ozmin , qui s’empressa de le ramasser. Cet incident fut cause que la dame baissa la vue et qu elle reconnut son cher Maure; dès ce moment elle ne détourna pas les yeux de dessus lui. Comme quelques personnes du peuple dont il étoil environné vouloient de gaieté de cœur l’obliger à rendre le bouquet par force, Daraxa leur cria de le lui laisser, et ajouta même qu'il étoit en bonnes mains : à ces mots qui terminèrent le différend , l’heureux Ozmin, devenu possesseur paisible d'une faveur qu’il croyoit plutôt devoir à l’amour qu'au hasard , l’attacha par galanterie à son chapeau.
Après cela , nos deux amants commencèrent à se faire des signes qui formoient un langage muet et très commun entre les Maures; ce que les Espagnols ont depuis appris d’eux, aussi-bien qu’une infinité d’autres choses qui font passer aujourd’hui notre nation pour la plus galante de l’Europe. Ozmin et sa maîtresse s’entretenoient donc de cette sorte, sans que personne y prît garde, tous les spectateurs étant trop attentifs aux combats des quadrilles pour faire une pareille remarque. D’ailleurs, qui pouvoit s’imaginer que la belle Maure, qui se montroit si peu sensible aux soins des plus aimables seigneurs de la cour, eut trouvé dans la foule du peuple un objet digne de l’occuper.
Ma is des moments si doux ne durèrent que jusqu’à la fin des jeux de cannes; car dès qu’ils furent achevés, on lâcha, comme on fait ordinairement pour couronner la fête, le dernier taureau, qui n’étoit pas moins redoutable que celui qui avoit été tué par Ozmin. J /animal, en entrant dans la carrière, fil assez cou-
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noître par ses mouvements qu’il vendrait bien cher sa vie. Don Rodrigue de Padilla, don Juan de Castro, don Alonse et plusieurs autres chevaliers descendirent de cheval à l’envi , pour combattre à pied la bête, qui fil bientôt sentir la dureté de ses cornes à deux ou trois d’entre eux. 11 y en eut même un qu’il fallut emporter, et qui étoit à demi-mort; cela ralentit un peu l’ardeur des autres.
En effet on ne pouvoit , sans être un véritable chevalier errant, prendre un fort grand plaisir à se battre contre un taureau dont la vue inspirait de l’effroi; il écumoit de rage, grattoit de son pied la terre, et rcgardoit en face chaque champion, comme s’il eût voulu en choisir un pour se jeter sur lui. Don Alonse, poussé par son amour, souhaitoit néanmoins, au péril de sa vie, de faire quelque action d’éclat aux yeux de sa belle Maure. Dans ce dessein, pour être mieux remarqué d'elle, il s’avança vers son balcon, et là, pendant qu'il attendoit que l’animal vînt de son côté, il aperçut Ozmin qui étoit tout seul en cet endroit, la peur en ayant écarté le peuple qui étoit autour de lui auparavant. Il n'a voit pas tenu à Daraxa que ce jeune Maure n’eût aussi pris la fuite; mais elle lui avoit vainement fait signe de se retirer, ou du moins de monter sur un échafaud : il ne s’étoit pas laissé vaincre aux alarmes de cette dame; le vainqueur du taureau de Tarifa aurait cru se déshonorer s'il eût paru en appréhender un autre.
Zuniga considéra fort attentivement ce cavalier, ou plutôt le bouquet qu’il avoit sur son chapeau , et qu’il reconnut facilement à la clarté des flambeaux dont
toute la place étoit éclairée. Il ne fut pas peu surpris de ce (ju'il vovoit; et pour être encore plus assure qu il ne se méprenoil point , il aborda Ozmin, qui ne lui sembla qu'un homme du commun : Mon ami, lui dit-il d'un air fier mêlé de chagrin, qui peut vousavoir donné ce bouquet? Quoique le Maure jugeât bien de l'intérêt que ce cavalier qui lui parloit y pouvoit prendre, il lui répondit sans s'émouvoir : Il me vient de fort bonne part, mais je ne le dois qu’à la fortune. Je ne sais que trop d'où il vous est venu, répliqua don Alonse d’un ton de voix plus élevé; rendez-le moi tout à l'heure, il n'a point été fait pour vous. Je n’accorde rien par force, lui repartit Ozmin sans s’échauffer. Encore une fois, dit Zuniga, donnez-moi ce bouquet, ou je vous apprendrai, mon petit compagnon, à qui vous avez affaire. Je suis fâché , lui dit Ozmin avec, quelque agitation , que nous soyons ici devant le roi ; si nous étions ailleurs, je ne me contenterais pas de vous refuser le bouquet , je vous arracherais ce nœud de rubans que je vois à votre jupon. C’étoit ce même nœud dont la belle Maure avoit fait présent à don Alonse, en le recevant pour son chevalier, et qu’Ozmin qui l’avoit envoyé à celte dame ne reconnoissoit que trop : et ce seigneur Maure voyant par là que le cavalier qui lui parloit devoil être le plus redoutable de ses rivaux, cette découverte le mettoit dans une fureur qu'il n 'avoit pas peu de peine à retenir. Don Alonse, encore plus emporté que lui , perdit patience en s'entendant menacer par un homme qu’il croyoit d'une condition fort au-dessous de la sienne; il le traita d insolent ; et poussant entre les nœuds des rubans du
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bouquet un bâton pointu qu’il avoit, et dont les champions se servent pour irriter les taureaux, il alloit enlever le bouquet et le chapeau, si l’adroit et vigoureux Ozmin ne lui eut pas en même temps ôté le bâton comme à un enfant.
Qui pourroit exprimer la rage dont le fier Zuniga fut saisi après avoir reçu un pareil affront aux yeux de sa maîtresse et devant le roi même. Il ne se posséda plus; et sans avoir égard à ce qu'il devoit à la présence de leurs majestés, il tira son épée; mais dans le moment qu’il se préparoit à fondre comme un lion sur son ennemi, qui de son côté l’attendoit sans le craindre, le taureau arriva sur eux et les obligea bien à se séparer. Cet animal attaqua don Alonse, et le jeta d’un coup de corne à quatre ou cinq pas de lui, blessé cruellement à la cuisse; ce qui excita dans la place un cri général de terreur. Pour comble d infortune, la bête, plus en furie que jamais, ne s’attachant qu'à ce cavalier , se disposoit à retourner à la charge ; mais Ozmin, par une générosité digne des guerriers de ce temps-là , ne balança point à voler au secours de son rival, malgré ce qui venoit de se passer entre eux. Avec le même bâton qu’il lui avoit arraché, il piqua rudement le taureau , qui , tournant toute sa fureur contre lui, baissa la tête pour lui enfoncer ses cornes dans le corps. Le Maure saisit cet instant pour lui décharger sur le cou un revers de son épée dont il connoissoit la trempe; et telle fut la force du coup, que l’animal en tomba roide mort sur la place, au grand étonnement de tous les spectateurs.
Ce que le cavalier à l’écharpe bleue avoit frit ne