‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 56 sur 322 · LIVRE I, Cil AP. 1 V. i · texte numérisé non relu

LIVRE I, Cil AP. 1 V. i

comme un bonheur, dit le proverbe, ne vient jamais sans l'autre, il arriva deux jours après qu’Orviedo se présenta devant lui sous un habit d’ouvrier. Ozmin cuL d’abord de la peine à le reconnoître, et lui demanda la cause de ce déguisement. C’est ce que je vais vous apprendre , répondit 1 écuyer. Je me suis ainsi travesti pour aller rôder aux environs de la maison du marquis de Paddla , dans lesperance de rencontrer une des femmes maures de Daraxa, ou de faire connoissance avec quelque domestique de don Louis. Je me suis arreté par hasard devant un endroit du jardin où des ouvriers s’occupent à réparer le mur. Le maître maçon, me voyant attentif à leur travail, s’esl mis à me considérer. Il m’a pris pour un homme de son métier : Mon ami, m’a-t-il dit, j’ai besoin de manœuvres pour finir promptement cet ouvrage, voulezvous me servir? Je lui ai répondu que j’étois employé ailleurs, mais que j’avois un camarade qui ne cherehoit qu’à vivre, et qui ne demanderoit pas mieux que de lui rendre service. Amenez- le -moi , a répliqué le maître maçon; quand il ne seroit propre qu'à mener la brouette, il ne me sera pas inutile, et je le payerai bien. Là-dessus je l’ai quitté, ajouta Orviedo en souriant, pour venir vous proposer ce bel emploi, que l'amour, sans doute, vous offre lui -même pour vous faire passer le temps moins désagréablement que vous ne faites.

Toute ridicule que parût une pareille idée au seigneur maure, il étoit trop amoureux pour la rejeter. Il accepta le parti, s’habilla comme un manœuvre, et se laissa conduire par son écuyer, qui dit au maître

maçon : Serior maestro de obra , voici mon camarade Ambroise, soldat malheureux, qui, après avoir été quatre ans prisonnier chez les Maures , se voit réduit à travailler pour subsister. Le marché fut bientôt fait, et Ambroise arrêté pour commencer dès le lendemain. Notre nouveau manœuvre , pour montrer qu’il avoit le cœur à la besogne, se rendit de grand matin auprès de son maître, qui le mena dans le jardin, et , lui mettant la brouette entre les mains , l’instruisit de ce qu’il avoit à faire. De la manière que s’y prit Ambroise, il sembloit qu’il eût fait ce métier toute sa vie; aussi son maître en fut si content, qu’il lui donna des louanges, et l’assura qu’il seroit un jour un fort bon ouvrier.

Personne ne paroissoit encore dans la maison ; mais sur les dix heures notre manœuvre remarqua quelques femmes maures aux fenêtres de l’appartement de Daraxa, et peu de temps après cette dame elle -même, ainsi que dona Elvire. Dès ce moment il trouva cette aventure toute réjouissante ; il se fit par avance un plaisir de la surprise où seroient les daines, lorsqu’en se promenant dans le jardin, elles viendroient à le reconnoître et à faire attention à son déguisement; il espéroit même que sous cette forme il pourroit quelquefois leur parler sans péril : il ne savoit pas quel homme c’étoit que le seigneur don Louis.

Outre que Daraxa lui avoit été recommandée par la reine d’une manière qu’il aurait cru trahir la confiance que cette princesse avoit en lui , s’il n’eût pas veillé jour et nuit sur les actions de cette dame, il n’ignoroit pas qu elle avoit des amants; il la croyoit aussi sensible qu’une autre : les femmes maures, en ce temps -là,

LIVRE I, CH AP. IX n ayant pas la réputation d'être ennemies de 1 amour. Mais il craignoit plus les entreprises du dehors que la sensibilité du dedans, les cavaliers amoureux, que 1 objet aimé. Il appréhendoit principalement don Alonse, qu'il regardoit comme le galant favorise. Quoique informé que ce jeune seigneur n etoit point encore en état de sortir, ni par conséquent de songer aux moyens d’entretenir la belle Maure, cela ne le rassurait point. Un commerce de billets-doux ne lui sembloit guère moins dangereux qu'une conversation. Pour se mettre l’esprit en repos là-dessus, il pressoit sans cesse le maître maçon d’achever son ouvrage, de peur que quelqu’un de ses manœuvres n’eût la hardiesse de se charger de quelque commission amoureuse : ce qui l’inquiétoit terriblement, et l'obligeoit à observer tous les ouvriers.

Sur la fin d'une journée, en les voyant travailler, il s'avisa de considérer attentivement Ambroise, auquel il n'avoit pas encore pris garde, et qui lui parut un garçon fort délibéré. Cet examen ne plut guère au jeune Maure, et le fit pâlir de crainte d’être découvert : néanmoins il en fut quitte pour la peur. Tout susceptible que le vieillard étoit de soupçons et de défiances, il ne vit dans Ambroise qu'un manœuvre; et ce faux maçon, lorsqu’il en fut temps, se retira avec les véritables, n’ayant eu d’autre bonheur dans toute sa journée que de voir passer sa maîtresse avec don Rodrigue qui étoit son rival. Quelle patience il faut avoir quand on aime, quoique l’amour soit la plus violente des passions! Ozmin ne l’avoit déjà que trop éprouvé. Aussi, loin de se rebuter, il se trouvoit assez

l)ien payé de sa peine, puisqu'il avoit vu sa chère amante : cela suffisent à un Maure, comme à un Castillan, pour s’estimer heureux.

La fortune lui fut bien plus favorable le jour suivant; il revint au travail avec une nouvelle ardeur. Il faisoit rouler sa brouette d'une grande force; et comme en charriant de la pierre il étoit obligé quelquefois de passer sous les fenêtres de l'appartement de Daraxa, il se mit à chanter un air champêtre en langue maure. Les maçons, qui le regardoient comme un gaillard qui avoit été long-temps prisonnier chez les infidèles, ne furent pas surpris qu il eût retenu quelques-unes de leurs chansons; mais Laïda l’entendit de sa chambre; et, curieuse de savoir qui pouvoit être l'homme qui chantoit si bien une chanson de son pays, elle descendit au jardin, où elle reconnut d’abord le personnage.

Elle fit semblant de cueillir des fleurs pour sa maîtresse; ce qu'elle faisoit presque tous les jours; et le Grenadin s’étant aperçu qu elle l'observoit du coin de l’œil, la première fois qu’il passa près d’elle en poussant sa brouette, il laissa tomber à sa vue une lettre qu’il tenoit toute prête dans son sein, sans s'arrêter ni regarder Laïda, qui courut la ramasser aussitôt et la porter h Daraxa.

Vous vous imaginez bien quelles furent la joie et la surprise de cette dame. Elle étoit encore au lit. Elle se leva et s’habilla promptement pour jouir de sa fenêtre du plaisir de revoir un amant si cher. Elle fut touchée de l’état misérable auquel il n’avoit pas honte de se réduire pour lui marquer l’excès de son amour : et

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