LIVRE I, CH AF. IL i
est vrai qu'ils s’en acquittèrent de façon qu’ils furent bientôt décriés. On les accusa d’usure. Ils prctoient, disoit-on, de l’argent à gros intérêts sur de bonne argenterie pour un temps limité, passé lequel les gages, si l'on n’avoit pas été exact à les retirer, leur festoient : quelquefois même ils payoient de défaites les personnes qui venoient pour les reprendre dans le temps marqué, et l'on étoit presque toujours obligé de les appeler en justice pour les ravoir.
Mes parents s’entendirent plus d’une fois reprocher ces infamies; mais comme ils étoient prudents et pacifiques, ils alloient toujours leur train : ils laissoient parler les médisants. En effet, quand on fait bien, pourquoi s’embarrasser du reste ? Mon père fréquentoit les églises, portoit un rosaire de quinze dixaines, et dont les grains étoient plus gros que des noisettes. Il falloit le voir à la messe ! Humblement prosterné devant l’autel , les mains jointes et les yeux tournes vers le ciel , il poussoit des soupirs avec tant d’ardeur, qu'il inspiroit de la dévotion à tous ceux qui se trouvoient autour de lui. N’est-ce pas lui faire une horrible injustice, que de croire, sur de si beaux dehors, qu’il étoit capable des vilains trafics dont on l’accusoit ? Ce n’est point aux hommes, mais à Dieu seul, qu’il appartient de juger du cœur d’un homme. J’avoue que si pendant la nuit je vovois un religieux armé d'une épée entrer par une fenêtre dans une maison suspecte, je pourrais le soupçonner de n’avoir pas de bonnes intentions; mais que l'on taxe d’hypocrisie un homme en lui voyant faire des actions chrétiennes, c’est une malignité que je 11e puis souffrir.
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Quoique mon père se fût bien promis de mépriser tous les bruits qu’on faisoit courir de lui dans Gênes, il n’en eut pourtant pas toujours la force. Pour les faire cesser, ou du moins pour ne les plus entendre , il résolut de s’éloigner de cette ville. Il eut encore, à la vérité, un autre sujet de prendre cette résolution : il apprit que son correspondant à Séville venoit de faire banqueroute, et lui emportoit une somme assez considérable. A cette fâcheuse nouvelle, voulant courir après le fripon, il s’embarqua sur le premier vaisseau qui partit pour l’Espagne; mais, pour son malheur, il rencontra tics corsaires d’Alger qui le firent esclave, avec toutes les personnes qui étoient avec lui.
Le voilà donc dans les fers, fort affligé d’avoir perdu la liberté et de se voir hors d’espérance de rattraper son argent. Dans son désespoir il prit le turban, et, par des manières insinuantes qui produisent partout un bon effet, ayant eu le bonheur de plaire à une riche dame d’Alger, il l'épousa.
Cependant on apprit à Gênes qu’il avoit été enlevé par des pirates, et ceLte nouvelle parvint jusqu’aux oreilles de son correspondant à Séville. Ce voleur en eut d’autant plus tle joie, qu’il crut le Génois en esclavage pour toute sa vie. Ainsi, se regardant comme débarrassé d’un homme qui étoit son principal créancier, et se voyant de l’argent de reste pour satisfaire les autres tant bien que mal, il ne tarda guère à s’accommoder avec eux. De sorte qu’après avoir payé ses dettes, suivant le tarif des banqueroutiers, il se trouva plus en état que jamais de reprendre son premier train.
D'une autre part, mon père, sans cesse occupé de la