‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 7 sur 322 · LIVRE I, CH AP. II. l · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH AP. II. l

banqueroute de son correspondant , ne nianquoit pas d’écrire en Espagne toutes les fois qu'il en avoit occasion. Il apprit un jour que son débiteur avoit rajusté ses affaires, et qu'il étoit dans une plus belle passe qu’auparavant. Cela réjouit un peu notre captif, qui se flatta dès ce moment d'en tirer pied ou aile. 11 est vrai qu’il avoit endossé l'habit turc et pris pour femme une Algérienne; mais rien ne lui paroissoit plus aisé que de sortir de cet embarras. Il commença par persuader à la dame de faire de l'argent comptant de tous ses effets, parce qu'il avoit envie, lui dit-il, de se mettre en état de commercer. A l'égard des pierreries qu’elle pouvoit avoir, il n étoit nullement en peine de les lui ravir, sans qu’elle eut le moindre soupçon de son dessein.

Lorsqu'il eut tout disposé pour faire son coup de ce côté-là, il ne songea plus qu’à s’assurer de quelque capitaine chrétien qui voulût bien , par compassion et pour quelque argent, le jeter sur les côtes d'Espagne, et il fut assez heureux pour en rencontrer un. C’étoit un Anglois , homme très pitoyable et fort pieux , comme ceux de sa nation le sont pour la plupart. Ils prirent ensemble de si justes mesures, que mon père étoit déjà bien loin avec son trésor, avant que sa femme s’aperçût de sa fuite. Pour surcroît de bonheur, le vaisseau alloit à Malaga, d’où il n’v a jusqu’à Séville (pie trois peliles journées. Mon père s’imaginoit tenir déjà son banqueroutier , et cette imagination lui causoit une joie qui devint parfaite quand il fut à terre, il se réconcilia d’abord avec l’Eglise , moins peut-être de peur d’être puni de sa faute en l’autre monde (pie d’être obligé d’en faire pénitence en celui-ci.

Dès qu’il se vit hors d’une affaire si importante , il s’occupa tout entier de celle de Séville , où il ne manqua pas de se rendre en diligence. O11 avoit eu nouvelle dans cette ville qu’il avoit embrassé le mahométisme, et sou correspondant en étoit si persuadé, qu’il jouissoit de son argent sans avoir la moindre crainte d’être un jour contraint à le lui restituer. Aussi c’est une chose plaisante à se représenter que la surprise oii il fut de voir le Génois un beau matin entrer chez lui d’un air et sous un habillement qui ne sentoit point l’esclave. Il crut, pendant quelques moments, que c’étoit un fantôme qui lui apparoissoit sous la figure de son principal créancier; mais ayant reconnu, malgré lui, que c’étoit mon père en chair et en os , il demeura bien sot. Il fallut en venir aux éclaircissements. Alors le banqueroutier, payant d’audace , convint qu’il étoit juste de compter; mais ils avoient eu ensemble un si grand commerce, que cela demandoit une longue discussion .•j'ajouterai même , et je le puis hardiment , que dans ce commerce ils avoient fait l’un et l’autre mille friponneries dont eux seuls avoient connoissance ; et comme les tours de passe-passe ne se marquent pas sur les livres , mon scélérat de correspondant eut la hardiesse d’en nier les trois quarts , contre cette bonne foi que les voleurs se gardent si religieusement les uns aux autres.

Que te dirai -je enfin? Après bien des paperasses lues et relues, après une infinité de demandes et de réponses accompagnées de reproches et d’injures réciproques, l’accommodement fut que le banqueroutier rendroit une partie, et que son créancier ne perdroit pas tout. De l’eau tombée on en ramasse ce qu’on peut,

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t-t certainement mon père avoit agi fort prudemment de s’ètre lait guérir à Malaga de sa Raie d'Alger. S’il n’eut pas pris cette précaution, il ne tcnoit rien; il n auroit pas touché une blanquede sa dette. Un homme du caractère de son correspondant auroit bien pu lui jouer quelque mauvais tour à Séville : peut-être eut-il donné la moitié de sa dette aux lions religieux de la Sainte Inquisition pour lui faire faire son procès. On peut juger de la disposition où il étoit à son égard pai tous les bruits désavantageux qu’il répandit de lui dans cette capitale de l’Andalousie. Quelles sottises ne dit-il pas a tous les marchands du change, au sujet de deux misérables banqueroutes que le Génois avoit laites, et qui véritablement avoient été un peu frauduleuses ! Mais les négociants en font-ils d'autres ? et faut-i 1 tant crier contre un malheureux commerçant qui, pour raccommoder ses affaires dérangées, a recours à une petite banqueroute ? Ce n’est rien entre marchands; ils ne font que se le prêter et se le rendre les uns aux autres. Dans le fond, si c’étoit un si grand mal, la justice ne prendroit-elle pas soin d'v remédier 5 Sans doute. Nous la voyons bien quelquefois , tant elle est sévère, faire fouetter et envoyer des pauvres aux galères pour moins de cinq ou six réaux.

Notre enragé de correspondant ne fut pas satisfait d avoir diffamé mon père en divulguant les deux banqueroutes ; d poussa la malignité jusqu’à vouloir lui donner un ridicule dans le inonde, en disant qu’il avoit plus de soin de sa personne qu’une vieille coquette, et que son visage étoit toujours couvert de rouge et de blanc. Je conviens que mon père se frisoit et se parfu-

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moit ; il étoit idolâtre de ses dents et de scs mains :■ enfin il s’aimoit, et, ne haïssant pas les femmes, il ne né°lioreoit rien de tout ce qu’il croyoit devoir leur rendre sa personne agréable. Il donna par la beau jeu à notre correspondant, qui lui fit d abord quelque tort; mais sitôt que mon père fut un peu plus connu dans Séville, il sut effacer toutes les mauvaises impressions que la médisance avoit faites. Il se conduisit d'une manière si honnête , et affecta de montrer dans ses actions tant de droiture et de bonne foi , qu’il gagna l’estime et l’amitié des meilleurs marchands de cette ville.

il pouvoit bien avoir en tout la valeur de quarante mille livres, tant de ce qu’il avoit arraché des griffes de son correspondant que de ce qu il avoit apporté d’Alger: ce qui n’étoit pas une petite somme pour lui, qui savoit à merveille trancher du gros négociant. Personne à la bourse ne faisoit autant de bruit que lui; si bien , qu’après quelques années il fut en état d acheter une maison a la ville et une autre a la campagne. 11 les meubla toutes deux magnifiquement, et surtout, sa maison de plaisance qui étoit a Saint-Jean d’Alfarache , dont j’ai pris la seigneurie. Mais comme il aimoit fort les plaisirs, cette maison le ruina par les fréquentes occasions qu elle lui fournit de faire de la dépense. Insensiblement il négligea ses affaires, s en reposa sur des commis, et, pour soutenir la figure qu il faisoit, il s’avisa de jouer et de faire jouer chez lui de riches marchands qu’il engageoitau jeu, après les avoir régalés, et qui avoient toujours ic malheur de perdre leur argent.

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