‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 85 sur 322 · LIVRE II, CH AP. I. f · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH AP. I. f

nie débatlois pour m'échapper de scs mains; mais il me tenait bien; et s’apercevant que mon babil ctoit de bon drap, il se disposoit à me l’ôter pour finir la dispute : il regardoit déjà cela comme une affaire faite, et il en seroit aisément venu à bout, si, par bonheur pour moi, un muletier qui étoit présent n’eût été touché de ma peine: Laissez là ce petit garçon, dit -il à Idiote, je pa\ erai pour lui ; on voit bien que c'est un jeune homme qui a quitte la maison de son père ou celle de son maître. A ces mots, Idiote me regarda et me proposa de le servir, en disant qu'il avoit besoin d’un valet dans son hôtellerie.

Dans un autre temps, une pareille proposition m’eût paru ridicule, je m’en serois même offensé; mais la misère aplanit les difficultés et lève les scrupules. Après y avoir rêvé quelques moments, l'idée de la faim me détermina; je répondis (pic je le voulois bien. Cela étant, me dit— il , tu peux entrer dans cette maison, el je n’exige de toi que deux choses; la première, que tu donnes de la paille et de l’orge aux personnes qui t en demanderont, et la seconde, que tu m’en tiennes un bon et fidèle compte. Je promis de m’acquitter de ce digne emploi le mieux qu’il me seroit possible. \près cette promesse, me voila engagé d'une manière à ne pouvoir plus m'en dédire.

Quelque dure que fut la servitude pour moi, qui étois accoutumé à me faire servir, je ne laissai pas d’abord d’être assez content de ma condition : il passoil pat la peu de cavaliers dans la journée, de sorte que le pl us souvent je ne faisois que boire et manger jusqu’à la nuit, qui étoit le temps ou les muletiers arrivoienl.

J«2 GUZMAN D’A LF A R AC H E.

J’appris bientôt toutes les manœuvres qui se font clans les hôtelleries; comment avec de l’eau bouillante on fait enfler l'orge d’un tiers, et de quelle façon il faut qu'on la mesure pour que l'hôtelier y trouve son compte. Il ne fallut pas me montrer deux fois la revue des mangeoires, j’en savois ôter un bon tiers de l’orge des passagers et des muletiers même qui nous confioient le soin de leurs montures; mais lorsqu’il nous venoit de ces jeunes cavaliers distingués par leurs moustaches et par leurs jarretières, et qu’ils n'a voient point de valets, e’étoit ceux-là à cpii nous en donnions à garder. Nous courions d’abord à eux pour les aider à descendre. Ces messieurs, pour la plupart faisant les gens d’importance, ne daignoient pas seulement entrer dans l’écurie; ils se contentoient de nous recommander leurs chevaux ou leurs mules : aussi cette recommandation étoit si puissante, que nous menions ces pauvres bêtes dans un endroit où il n’y avoit pas un brin de paille ni un grain d’orge. Nous les attachions au râtelier, où nous les laissions fort bien mâcher à vide; quelquefois pourtant par pitié nous leur donnions , un moment avant leur départ, une poignée d’orge pour leur faire la bonne bouche; encore les poules et les cochons du logis en mangeoient-ils la moitié; la bourrique même quelquefois en attrapoit sa part.

Voilà de quelle manière ces beaux cavaliers qui s'en reposoient sur notre bonne loi étoient servis; et si nous leur faisions bien payer ce que leurs bêtes n’avoient point mangé, juge s'il leur en coùtoit bon pour leur propre dépense. Je triomphois quand c’etoit moi qui allois compter avec eux; je leur disois : Il v a tant de

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