LIVRE II, CH A P. III. iKy
recueillir de ce bel art, c'est de t’en retourner riche dans ton pays. Kn un mot , il m'enjola si bien par ses beaux discours, (pie l 'acceptai la proposition.
11 me mena donc à l’hôtel du seigneur qu’il servoit, et là je pris mes grades et le bonnet de marmiton , c’est-à-dire, un bonnet de nuit avec un tablier blanc, et I on me donna d’abord du persil à hacher, ce qui est comme l’alphabet de ceux qui visent au doctorat de la cuisine. Le cuisinier mon maître étoit marié. Il avoit dans le voisinage une maison oîi sa femme demeurait, et où nous allions coucher toutes les nuits; mais je passois presque toute la journée à l’hôtel , où je m'attachoisà rendre service à tout le monde, .le me montrais si officieux et si rempli de bonne volonté, que tous les domestiques, tant mâles que femelles, conçurent de l'amitié pour moi : chacun me chargeoit de quelque commission; et je m’en acquittais avec tant d’exactitude, de secret et de fidélité, que je m’attirais de petits présents des uns et des autres. Quant à la cuisine, je faisois mon devoir à ravir; et mon maître étoit si content de moi, qu'il disoit souvent que j’étois né pour marcher sur ses traces.
Je conviens que je n’avois pas peu de peine à servir si bien; mais si cela me coùtoit, j’en étais assez récompensé par les douceurs dont mes travaux étoient mêlés. Après la gueuserie, qui, sans contredit, est la première condition de la société civile , je ne pouvois être mieux que dans cette maison pour faire grand chère ; moi principalement qui avois été nourri dans l’abondance, je me sentais là dans mon élément, il n’y avoit point de plat où je ne misse la main, point de sauce dont je ne goû-
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tasse, et je puis dire que mon maître faisoit des ragoûts exquis. Que les traiteurs de Saint-Gilles, de Saint-Dominique, de la porte du Soleil, de la Grandeldace et de la rue de Tolède me pardonnent si je l’élève au-dessus d’eux, malgré la réputation qu’ils se sont faite par leurs fricassées de foies gras et par leurs tranches de jambon frit.
Mon bonheur auroit été parfait si je ne me fusse point abandonné au jeu; mais en voyant les pages et les laquais battre la carte toute la journée , je me sentis tenter violemment de me mettre quelquefois de la partie, et je cédai enfin à la tentation. Je ne m’amusois d’abord qu’un quart d’heure ou tout au plus une demi-heure à jouer avec eux; purs m’abandonnant à cette maudite inclination, et ne pouvant la satisfaire pendant le jour autant que je l’aurois désiré , je me dérobois la nuit de la maison de mon maître, sitôt que je le croyois endormi, pour aller joindre à l hôtel quelques domestiques de mon humeur, avec lesquels je m’en donnois jusqu’au lever du soleil. Si le cuisinier eut été informé de ma conduite , il m’auroit sans doute étrillé de la bonne façon ; mais personne ne vouloit l’en avertir , de peur île me faire de la peine. Cependant je perdis tout l’argent que j’avois amassé en faisant des commissions, sans perdre le goût du jeu; au contraire, je n'en eus que plus d’envie de jouer, et cela me jeta dans la nécessité de voler pour avoir des fonds; ce que je n’avois point fait encore, quoique je susse bien qu’à commencer par mon maître, tout le monde à 1 hôtel pilloit et saisissoit tout ce qu’il pouvoit attraper : chacun y faisoit ses affaires de son mieux. Ce qu’il y a de
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plus étonnant , c’est que les uns n'ignoroient pas ce que ies autres faisoient, et que tous, par un intérêt commun, se gardoient le secret.
Quand je n’aurois pas été joueur, et que j(‘ n’eusse pas eu un penchant naturel à m’approprier le* bien d autrui, je me serois laissé corrompre par les mauvais exemples qu’ils me donnoient. Je commençai donc à hurler avec ces loups; je regardois, je furelois dans la maison, et tout ce que je pouvois prendre sans (pi on s’en aperçût, étoil autant de raflé; mais, par malheur pour moi, je n'en avois pas plus tôt fait de l’argent, (pie j’allois le perdre au jeu.
Outre l’hôtel oii j’exercois la subtilité de mes mains, et qui étoit comme une mer ouverte à tous les pécheurs , j'avois encore la maison particulière du cuisinier mon maître, laquelle, à la vérité, n’étoit qu une petite rivière oii l'on ne pouvoit pécher de gros poisson : je ne laissai pas toutefois d’v faire un jour un lion coup de filet. Le cuisinier donna la collation à quelques-uns de ses amis, tous gens gaillards et nés pour la table. Us mangèrent des andouilles et des tranches de jambon qui les firent boire à triple mesure. Pendant ce lemps-là l’élois à l’hôtel, d’où, après avoir achevé ce que j’avois à faire dans la cuisine, je revins au logis, pour voir si 1 on n’y auroit pas besoin de moi. Les convives étoient déjà partis. Je trouvai la salle du festin encore échauffée et pleine de poussière, le couvert sur la table, et la terre jonchée de bouteilles vides et cassées pour la plupart. Le patron, qu’on ne voyoit point, mais qui se faisoit entendre , ronfloit sur son lit d’une si grande force, que toute la maison en trembloit; et la patronne, qui
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•ie portoit aussi bien que son mari, dormoit auprès de de lui comme un sabot.
Je considérai quelques moments les débris fie cette débauche; ensuite ayant jeté les yeux sur un gobelet d'argent qui étoit sur la table, il me prit envie de le voler. Je fis réflexion que personne ne m’avoit vu entrer, et que je pouvois sortir de meme. Il ne m’en fallut pas davantage pour céder au désir qui me pressoit : Allons, monsieur le gobelet, dis-je tout bas en le fourrant dans ma poche, vous payerez, s’il vous plaît, les pots cassés. J’enfilai aussitôt la porte; et après avoir mis en lieu de sûreté mon larcin, je retournai froidement à l’hôtel. Vers le soir, le cuisinier, après avoir cuvé son vin, arriva dans la cuisine avec une migraine qui le rendoit de si mauvaise humeur, qu’il me fil d’abord une querelle d’Allemand. Il me gronda pour avoir fait un feu où il y avoit peut-être une huche de trop. Je le laissai dire tout ce qu'il voulut, sans lui rérépondre; et je l’accompagnai après le souper, lorsqu’il se retira chez lui. 11 se coucha dès que nous fûmes au logis. Pour sa femme, elle s’étoit si bien reposée, qu il ne sembloit pas qu’elle eût tenu tête à cinq ou six ivrognes; elle avoit seulement l’air un peu triste et mortifié. Je lui en demandai la cause aussi effrontément que si je l’eusse ignorée : elle m’apprit la perte du gobelet, et me dit qu’elle s’affligeoit moins pour la conséquence de l'argent , que pour le vacarme que son époux feroit lorsqu'il viendroità s’en apercevoir; qu’elle n’en seroil pas quitte pour des reproches, ayant al faire, comme il eloit vrai , à un brutal qui ne manqueroit pas de la rouer de coups.