‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 92 sur 322 · Livre ii, ciiap. iii · texte numérisé non relu

Livre ii, ciiap. iii

Je la consolai, non du mieux qu’il me fut possible, car personne ne le pouvait si bien que moi , mais en lui représentant que le gobelet perdu n’eloit pas une pièce si singulière qu i I ne s’en put trouver une pareille à Madrid; que la ville étoit bonne, et qu'il n’y avoit, dès le lendemain matin, qu’à faire emplette d’un autre gobelet à peu près de la même façon, et dire à son mari que c’etoit le même qu’elle avoit fait reblanchir, ou bien un neuf qu’elle avoit acheté en donnant avec le vieux quelques réaux de retour. La dame approuva l'invention , et je me chargeai du soin de la faire réussir. En effet, dès le jour suivant , je portai le gobelet volé dans un quartier éloigné du nôtre, et le donnai à blanchir à un orfèvre, qui m’assura qu'il feroit en peu de temps ce que je demandois , et de manière que le gobelet paroîtroit tout neuf.

J’allai porter cette bonne nouvelle à ma maîtresse: Madame, lui dis-je, j’ai eu le bonheur de trouver chez un orfèvre un gobelet qui ressemble parfaitement à celui qu’on vous a pris; mais le marchand le veut vendre au dernier mot cinquante-six réaux, tant pour la matière que pour la façon. La patronne , impatiente d’avoir de quoi prévenir les coups qui la menaçoient , me compta cette somme sans balancer, et me donna même un demi-réal, pour ma peine. Je lui portai sur la fin du jour ledit gobelet, qui lui parut si semblable à l’autre, quelle ne douloit point, disoit-elle, que son epoux n’y fût trompé.

L’argent qui me revint de celte aventure me remit en état déjouer sur nouveaux frais. C’étoit effectivement une assez belle ressource pour un marmiton, mais, Guzinan. i3

l<)4 GUZMAN D’A LFA R ACHE.

liclas î tous ccs réaux allèrent bientôt tomber dans le gouffre qui avoit englouti le produit de mes larcins precedents. Les gens avec qui je m’embarquois au jeu en savoient plus long que moi, quoique j’eusse appris parmi les gueux à filer la carte, à faire de fausses coupes, et plusieurs autres tours de filous.

Il arriva dans ce temps-là qu’il y eut un festin à préparer pour un prince étranger qui étoit depuis peu à Madrid : c’étoitun dîner. La veille du jour de ce repas, le cuisinier me mena de grand matin avec lui dans la cuisine, oîi le pourvoyeur venoit de faire apporter les viandes destinées pour le festin. Mon maître et moi , pendant que nous étions seuls, nous commençâmes à mettre à part ce que nous jugions devoir nous appartenir pour nos menus droits. Nous remplîmes un grand sac de longes de veaux, de jambons, de langues de bœuf, et de toute sorte de volailles, et nous le cachâmes dans un endroit où il demeura toute la journée. Quand la nuit fut venue, il me le mit sur les épaules, et m'ordonna de le porter secrètement chez lui; ce que je ne fis pas sans suer à grosses gouttes, tant la charge étoit pesante. Je revins ensuite à la cuisine, où il m’occupa jusqu’à m.nuit à plumer et à larder : alors, me chargeant d’un second sac dans lequel il y avoit quelques lévrauts, des faisans et des perdrix, il me dit : Tiens, Guzman, emporte encore cela au logis, et va te reposer, mon ami. Tu diras à ma femme que je ne sais quand je pourrai l'aller trouver. Le menteur! il savoit bien qu’il devoit passer la nuit à l'iiôtel, oîi sa présence étoit nécessaire, ayant des ordres à donner à tant d’autres cuisiniers qui travailloient sous sa direction;

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