‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 95 sur 322 · G U Z M A N D’A L FA R A G II E · texte numérisé non relu

G U Z M A N D’A L FA R A G II E

mettre fort en peine de ses sentiments, cl dans la résoln I ion de vendre le jour suivant le gibier et les riz de veau que j avois escamotés. Je me levai de si bon matin, que mon maître étoit encore au lit quand je sortis. Je courus au marché, comptant que j’aurois tout le loisir de me défaire de ma marchandise, et de me trouver à l'hôtel avant lui. Effectivement, aussitôt que je fus arrivé dans la grande place, un vieil écuyer, que je maudis toutes les fois que j’y pense, se présenta pour acheter tout ce que j'avois à vendre. J’étois si pressé que nous fûmes bientôt d’accord. Je convins de lui donner pour six réaux ce qu’il marchandoit, et je n’attendois que l’argent pour partir de là comme un daim; mais autant j’avois d’impatience et de vivacité, autant le vieil écuyer montroitde flegme et de lenteur. Il fallut d'abord qu'il mît sous son bras un petit registre qu’il avoit à la main, avec un grand chapelet dont il étoit entortillé; puis il ôta ses gants crasseux pour les attacher à sa ceinture; ensuite, ayant tiré ses lunettes, il passa plus d’une demiheure à les nettoyer, pour mieux voir la monnoie qu il me donneroit.

J'avois beau le prier de se dépêcher, et lui dire qu’une affaire importante m’appeloit ailleurs, il étoit sourd à ma prière. Combien employa-t-il de temps à délier sa bourse, et quelles pièces en tira-t-il l’une après l’autre! Des quarts, des demi-quarts de réal et même des maravédis; encore les ni i roi l -i 1 deux ou trois fois chacun en me les comptant dans la main Tout cela me faisoit mourir: Ah ! vieux roquentin, disois-je entre mes dents, chien de lambin, veux- tu donc me faire enrager ou m’amuser ici jusqu’à ce que mon maître, qui déjà se

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