‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 94 sur 322 · LIVRE II, Cil AP. III. L · texte numérisé non relu

LIVRE II, Cil AP. III. L

Cela fut cause que je plaçai nos longes, nos faisans et nos perdrix de manière que, les croyanl hors d insulte, j’allai me recoucher; mais je ne pus lenner 1 œil. Outre que je me sentois incommodé de ma chute,

1 image de ma maîtresse sollroit a mon esprit a chaque instant ; je m imaginois avoir encore devant les yeux sa peau basanée. L’effroyable créature qu une pareille femme toute nue! Enfin, le jour étant venu chasser les ombres d’une si désagréable nuit , et devant être, par ordre de mon maître, de grand matin à la cuisine, je me levai et m’habillai pour m'y rendre. D’abord que j’y fus arrivé , le cuisinier me demanda des nouvelles de sa femme et de sa maison, .le lui dis cpie la senora se portoità merveille, et que tout étoit chez lui en bon ordre. Je ne jugeai point à propos de lui parler du démêle des matous, de peur qu’il ne s’avisât de m’imputer la triste destinée du levraut, et de punir ma négligence.

C étoit un beau tableau à voir que les préparatifs qui se faisoient à l’hôtel pour régaler le prince qu’on y attendoit, et les divers mouvements, tant des gens occupés dans la cuisine, que de ceux qui alloient et venoient. Il n’yavoit qu’à demander tout ce qu’on souhaitoit pour l’avoir; et c’est ce que tout le monde faisoit fort librement. G’étoit une dissipation de biens qu’on ne peut exprimer ; les provisions fondoient, pour ainsi dire, à vue d’œil. L’un disoit : Donnez -moi du sucre pour les tourtes, et l’autre crioit : \ moi pour les tourtes, du sucre; et ainsi du reste. Il ne falloit seulement que changer un peu la façon de demander quelque chose pour l’obtenir deux ou trois fois. Nous appelions ces grands repas des jubilés, comme si nous

G l Z M A N D’A LFA R A C H L.

eussions cru gagner des indulgences en volant le seigneur dont nous mangions le pain. Il est constant que la rivière débordoit alors de tous côtés, et que les poissons nageoient en grande eau. Pour moi , petit épervier, j'attendois pour jouer de la griffe que les gros milans eussent leurs serres pleines. Je sentis pourtant une si forte démangeaison dans les mains, que je ne pus me défendre de les mettre dans un panier d’œufs, et d'en glisser doucement dans ma poche une demidouzaine.

Le malheur me suivoit encore ce jour-là. Mon maître remarqua cette action , et s’avisant à mes dépens de vouloir faire 1 honnête homme et le serviteur zélé, pour jeter de la poudre aux yeux de plusieurs domestiques qui étoient présents, il vint à moi d’un air furieux , et me renversa par terre d’un coup de pied. Je tombai justement du côté de la poche où étoient mes œufs , qui se cassèrent tous, et firent une omelette qu'on vit bientôt couler le long de ma jambe, et qui fournit à la compagnie une occasion de rire. Le cuisinier seul garda son sérieux, et joignant à l’affront qu'il m’avoitfait les injures et les reproches, il me dit qu'il m’apprendroit à voler dans l’hôtel d'un seigneur tel que celui qu’il servoit. Dans la fureur oit j'étois contre ce traître de cuisinier, je fus tenté de lui répondre que personne en effet ne pouvoit mieux m’enseigner cela que lui, et que ces œufs pour lesquels il me elùitioit, venoient des poules qu’il m’avoit fait porter dans sa maison le soir précédent. Mais je retins ma langue , et par là j'évitai de nouveaux coups de pied , qui n’auroient pas manque d’être le prix d'une réponse si caustique. Relie leçon

LIV H K I I, Cil A1‘. 1 1 r. '!)!>

pour toi, lecteur, si lu as le bonheur de I en souvenir, quand tu auras envie de lâcher quelque hou mot qui pourroit avoir de mauvaises suites.

Malgré la confusion que me causa ce triste événement, ]e ne laissai pas de fourrer dans mes chausses deux perdrix, quatre cailles, et la moitié d’un faisan rôti, avec quelques riz de veau; ce que je fis moins par intérêt (pie par gaillardise : je ne voulois pas qu’on dit <pic j’avois été à la cour sans avoir vu le roi, ou bien à la noce sans avoir baisé la mariée. Le banquet fini, comme nous nous en retournions le soir au logis, mon maître et moi, il me dit : Guzman, mon ami, ne sois plus fâché de ce qui s’est passé ce matin dans la cuisine; oublie le coup que je t’ai donné. Il m’importoit plus que tu ne penses de te maltraiter; je l’ai dû faire par politique. J’en étois mortifié dans le fond; mais écoute, mon enfant, pour te consoler de cet accident, je t’acheterai demain une paire de souliers tout neufs. C’étoit une chose dont j’avois un très grand besoin ; aussi devins-je si sensible à celte promesse, que je ne gardai plus aucun ressentiment contre lui. Cependant il ne tint pas sa parole. Un incident désagréable pour moi, et que je vais te dire, me priva de ce présent.

Ma maîtresse, ce soir-là, me fil très mauvaise mine, le jugeai que depuis l’aventure de la nuit dernière elle m avoit pris en aversion, et je ne me trompois point dans mes soupçons; elle n’osoit soutenir mes regards, et il me sembloil qu’elle avoit un air honteux; mais je suis sûr qu’elle étoit moins piquée de ce que j’avois vu ses secrets appas, que du bel éloge que j’en pouvois faire. Quoi qu il en soit, je m’allai coucher sans me

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