‹ Œuvres de Le SageChapitre 100 sur 262 · T. IV HE IX, CHAP. I · texte numérisé non relu

T. IV HE IX, CHAP. I

C'est particulièrement de cette circonstance qucjevoudrois être instruit. Et c’est, répondit-il, ce c|ue l’alguazil 11c m’a point appris, et ce qu’apparemment il rie sait |)as lui-même.

Dans cet endroit de notre conversation, plusieurs valets qui apportoient le soutier entrèrent. Ils mirent sur la taille du pain, deux tasses, deux bouteilles, et trois grands plats, dans l’un desquels il y a voit un civet de lièvre avec beaucoup d’ognon , d'huile et de safran; dans l’autre une olla podrida 1 ; et dans le troisième un dindonneau sur une marmelade de berensena 'x.

.Lorsque Tordesillas vit que nous avions tout ce qu'il nous falloit, il renvoya ses domestiques, 11e voulant pas qu’ils entendissent notre entretien. Il ferma la porte, et nous nous assîmes tous deux vis-à-vis l’un de l’autre. Commençons, me dit-il, par le plus pressé. Vous devez avoir bon appétit après deux jours de diète. En parlant de cette sorte, il chargea mon assiette de viande. Il s’imaginoit servir un affamé, et il avoit effectivement sujet de penser que j ’al lois m’empiffrer de ses ragoûts : néanmoins je trompai son attente. Quelque besoin que j’eusse de manger , les morceaux me restoicnt dans la bouche , tant j’avois le cœur serré de ma condition présente. Pour écarter de mon esprit les images cruelles qui venoient sans cesse l’affliger, mon châtelain avoit beau m’exciter à boire et vanter l’excel-

1 Olla podrida est un composé de toutes sortes de viandes. ( Olla pitdnda, pot-pouri ; mais ce que nous entendons par ce mot , en françois , n’est pas si composé que Yol/ti pudrida , mets favori des Espagnols. )

Berengena , petite citrouille appelée pomme d’amour.

lencc de son vin, m’eût-il donne du nectar, je l’aurois alors bu sans plaisir. Il s’en aperçut, et, s’y prenant d’une autre façon, il se mit à me conter d’un style égayé l’histoire de son mariage. 11 y réussit encore moins par là. J’écoutai son récit avec tant de distraction, que je n’aurois pu dire, lorsqu'il l’eut fini, ce qu’il venoit de me raconter. Il jugea bien qu’il entreprenoit trop de vouloir ce soir-là faire quelque diversion à mes chagrins. Il se leva de table après avoir achevé de souper, et me dit : Seigneur de Santillane, je vais vous laisser renoser, ou plutôt rêver en liberté à votre malheur. Mais, je vous le répète, il ne sera pas de longue durée. Le roi est bon naturellement. Quand sa colère sera passée, et qu’il se représentera la situation déplorable où il croit que vous êtes, vous lui paraîtrez assez puni. A ces mots, le seigneur châtelain descendit, et fit monter ses valets pour desservir. Ils emportèrent jusqu’aux llambeaux, et je me couchai à la sombre clarté d’une lampe qui étoit attachée au

mur.

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