LIVRE IX, CH AP. IV
d’aventures dont je vous ferai tantôt le récit , je suis devenu le châtelain de la tour de Ségovie. C’est un bonheur pour vous , continua-t-il , de rencontrer dans un homme chargé de vous maltraiter, un ami qui n’épargnera rien pour adoucir la rigueur de votre prison. Il m’est expressément ordonné de ne vous laisser parler à personne, de vous faire coucher sur la paille , et de ne vous donner pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Mais, outre que j’ai trop d’humanité pour ne pas compatir à vos maux, vous m’avez rendu service, et ma reconnoissance l’emporte sur les ordres que j’ai reçus. Loin de servir d'instrument à la cruauté qu’on veut exercer sur vous, je prétends vous traiter le mieux qu’il me sera possible. Levez-vous, et venez avec moi.
Quoique le seigneur châtelain méritât bien quelques remerciements, mes esprits étoient si troublés, que je ne pus lui répondre un seul mot. Je ne laissai pas de le suivre. Il me fit traverser une cour, et monter par un escalier fort étroit à une petite chambre qui éloit tout au haut de la tour. Je ne fus pas peu surpris, en entrant dans cette chambre, de voir sur une table deux chandelles qui brûloient dans des flambeaux de cuivre, et deux couverts assez propres. Dans un moment me dit Tordesillas, on va vous apporter à manger. Nous allons souper ici tous deux. C’est ce réduit que je vous ai destiné pour logement; vous y serez mieux que dans votre cachot. Vous verrez de votre fenêtre les bords fleuris de 1 Érêma, et la vallée délicieuse qui , du pied des montagnes qui séparent les deux Castilles, s’étend jusqu'à Coea. Je ne doute pas que d’abord vous
ne soyez peu sensible à une si belle vue; mais quand le temps aura fait succéder une douce mélancolie à la vivacité de votre douleur, vous prendrez plaisir à promener vos regards sur des objets si agréables. Outre cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont nécessaires à un homme qui aime la propreté ne vous manqueront pas. De plus vous serez bien couché , bien nourri, et je vous fournirai des livres tant que vous en voudrez; en un mot, tous les agréments qu’un prisonnier peut avoir.
A des offres si obligeantes , je me sentis un peu soulagé. Je pris courage, et rendis mille grâces à mon geôlier. Je lui dis qu il me rappeloit à la vie par son procédé généreux, et que je souhaitais de rne retrouver en état de lui en témoigner ma reconnoissance. Eh! pourquoi ne vous y retrouveriez -vous pas? me répondit -il. Croyez- vous avoir perdu pour jamais la liberté? Si vous vous imaginez cela, vous êtes dans l’erreur, et j’ose vous assurer que vous en serez quitte pour quelques mois de prison. Que dites-vous, seigneur don André? m’écriai-je. Il semble que vous sachiez le sujet de mon infortune. Je vous avouerai, me repartit-il, que je ne l’ignore pas. L’alguazil qui vous a conduit ici m’a confié ce secret que je puis vous révéler. Il m’a dit que le roi, informé que vous aviez la nuit, le comte de Lemos et vous, mené le prince d’Espagne chez une dame suspecte, venoit, pour vous en punir, d’exiler le comte, et vous envoyoit, vous, à la tour de Ségovie, pour y être traité avec toute la rigueur que vous avez éprouvée depuis que vous y êtes. Comment, lui dis-je, cela est-il venu à la connoissance du roi?