LIVRE X, CHAT, f
innocents et délicieux dont nous nous formons une si charmante idee.
Nous partîmes en effet bientôt après tous deux, dans une chaise tirée par deux bonnes mules, conduites par un garçon dont je jugeai à propos d’augmenter ma suite. Nous couchâmes le premier jour à Alcala de TIenarès, et le second à Ségovie r, d'où, sans m arrêter à voir le généreux châtelain Tordesillas , je gagnai Penafîel sur le Duero, et le lendemain Yalladolid. A la vue de cette dernière ville, ]e ne pus m empêcher de pousser un profond soupir. Mon compagnon, qui 1 entendit, m’en demanda la cause. Mon enfant, lui dis-je, c'est que j'ai long-temps exercé ici la médecine. Je n y puis penser tranquillement. Ma conscience m’en fait dans ce moment de secrets reproches. Que dis- je? il me semble que tous les malades que j’ai tués sortent de leurs tombeaux pour venir me mettre en pièces! Quelle imagination! dit mon secrétaire. En vérité, seigneur de Santillane , vous êtes trop bon. Pourquoi vous repentir d'avoir fait votre métier? Voyez les plus vieux médecins, ont-ils de pareils remords? Oh que non! ils vont toujours leur train, rejetant sur la nature les ac-
1 On a justement critiqué le chemin que Gil Blas suit ici pour se rendre au septentrion de Madrid, par Alcala de Henarès, qui est à l est de cette ville. C’éloit un grand détour pour arriver a Ségovie. Le jésuite qui veut restituer Gil Blas à un écrivain espagnol, soutient qu’un homme du pays n’auroit pas commis cette faute, et il croit que Le Sage a fait tout exprès fausse route pour déguiser son plagiat. 11 est plus simple de penser que ce n’est de sa part qu’une distraction , que sa mémoire l’a trompé, et que cette erreur même est une preuve en sa fa- eur, ainsi que les anachronismes que ce même chapitre nous offre encore à relever, et qui n’ont pu partir que d’un auteur lranço’s.
cidents funestes, et sc faisant honneur des événements
heureux.
Il est vrai, repris - je, que le docteur Sangrado, de qui je suivois fidèlement la méthode , étoit de ce caraetère-là. Il avoil beau voir périr tous les jours vingt personnes entre ses mains, il étoit si persuadé de l’excellence de la saignée et de la fréquente boisson, qu’il appeloit ses deux spécifiques pour toutes sortes de maladies, qu'au lieu de s’en prendre à ses remèdes, il eroyoit que les malades ne mouroient que faute d’avoir assez bu et d’avoir été assez saignés. Vive Dieu! s’écria
Scipion en faisant un éclat de rire , vous me parlez là d’un personnage incomparable. .Si tu es curieux de le voir et de l’entendre, lui dis-je, tu pourras dès demain satisfaire ta curiosité, pourvu que Sangrado vive encore , et qu’il soit à Yalladolid : ce que j’ai de la peine à croire; car il étoit déjà vieux quand je le quittai, et il s’est écoulé bien des années depuis ce temps-là.
Notre premier soin, en arrivant dans 1 hôtellerie où nous allâmes descendre, fut de nous informer de ce docteur. Nous apprîmes qu il n’étoit pas encore mort, mais que, ne pouvant plus à son âge faire de visites ni se donner de grands mouvements, il avoit abandonné le pavé à trois ou quatre autres docteurs qui s’étoient mis en réputation par une nouvelle pratique qui ne valoit guère mieux que la sienne. Nous résolûmes donc de nous arrêtera Yalladolid le jour suivant, tant pour laisser reposer nos mules, que pour voir le seigneur Sangrado. Nous nous rendîmes chez lui sur les dix heures du matin : nous le trouvâmes assis dans un fauteuil, un livre à la main. Il se leva sitôt qu il nous