LIVRE X, CH AP. il
n'avions pas besoin de son ministère dans l'embarras où nous étions, .le répondis qu'il arrivoit tort à propos pour recevoir un ordre important que j’avois à lui donner. Dès qu'il sut de quoi il s’agissoit : Cela suffit, me dit-il, j'ai déjà toute cette cérémonie arrangée dans ma tête; vous pouvez vous en fier à moi. Prenez garde, lui dit ma mère , de faire un enterrement qui ait un air pompeux; il ne saurait être trop modeste pour mon époux, que toute la ville a connu pour un écuyer des plus malaisés. Madame, repartit Scipion , quand il au roit été encore plus pauvre, je n’en rabattrais pas deux maravédis. Je ne regarde là-dedans que mon maître : il a été favori du duc de Lerme , son père doit être enterré noblement.
J'approuvai le dessein de mon secrétaire; je lui recommandai même de ne point épargner l’argent. Un reste de vanité que je conservois encore se réveilla dans cette occasion. Je me flattai qu’en faisant de la dépense pour un père qui ne me laissoit aucun héritage, je ferais admirer mes manières généreuses. De son côté, ma mère, quelque contenance de modestie qu’elle affectât, n'étoit point tachée que son mari fût inhumé avec éclat. INous donnâmes donc carte-blanche à Scipion, qui, sans perdre de temps, alla prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre les funérailles superbes.
Il n’y réussit que trop bien. Il fit des obsèques si magnifiques, qu’il révolta contre moi la ville et les faubourgs; tous les habitans d’Oviédo, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, furent choqués de mon ostentation, et firent là-dessus des gloses peu honorables pour moi.
G JL B LAS.
(a1 ministre lait a la hâte, disoil l'un, a de l’argent pour enterrer son père, mais il n’en avoit point pour le nourrir. !l auroit mieux valu, disoit l’autre, qu’il eut lait plaisir à son père vivant, que de lui faire tan! d honneurs apres sa mort. Lnfin les coups de langue ne me furent point épargnés; chacun lança son trait, iis lien demeurèrent pas là : ds nous insultèrent Scipion, Bertrand et moi, quand nous sortîmes de l’église; ils nous chargèrent d injures , nous accablèrent de huées, et conduisirent Bertrand à l'hôtellerie à coups de pierres. Pour dissiper la canaille qui s’étoit attroupée devant la maison de mon oncle, il fallut que ma mère se montrât, et protestât publiquement qu’elle étoit fort contente de moi. Tl y en eut d’autres qui coururent au cabaret oh étoit ma chaise, dans le dessein de la briser; ce qu ils auroient fait indubitablement, si l’hôte et l'hôtesse n’eussent trouvé moyen d’apaiser ces esprits furieux, et de les détourner de leur résolution.
Tous ces affronts qu’on me faisait , et qui étoient autant d’effets des discours que le jeune épicier avoit tenus de moi dans la ville, m’inspirèrent tant d’aversion pour mes compatriotes, que je me déterminai à quitter bientôt Oviédo, oh sans cela j’aurois fait peut-être un assez long séjour, .le le déclarai tout net à ma mère, qui, se sentant elle-même très mortifiée de l’accueil dont le peuple m’avoit régalé, ne s’opposa point à un si prompt départ. 11 ne fut plus question que de savoir de quelle sorte j’en userois avec elle. Ma mère, lui dis-je, puisque mon oncle a besoin de votre assistance, je ne vous presserai plus de m’accompagner ; mais comme il ne paroi t pas éloigné de sa fin , promettez-