‹ Œuvres de Le SageChapitre 136 sur 262 · Livre i , bat. vi Traduction de M U a ru · texte numérisé non relu

Livre i , bat. vi Traduction de M U a ru

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seroit pas plus de mon goût; en vérité , je le trouve charmant; une rivière 1 arrose de ses eaux; un bois épais prête son ombrage quand on veut se promener au milieu du jour l. L’aimable solitude! Ab! mon cher maître , nous avons bien la mine de demeurer ici long-temps! Je suis ravi, lui dis-je, que tu sois content de notre asile , dont tu ne connois pas encore tous les agréments.

En nous entretenant de cette sorte, nous nous avançâmes vers la maison, dont la porte nous fut ouverte, aussitôt que Scipion eut dit que c’étoit le seigneur Gil El as de Santillane qui venoit prendre possession de son château. A ce nom, si respecté des personnes qui l'entendirent prononcer, on laissa entrer ma chaise dans une grande cour où je mis pied à terre; puis m’appuyant pesamment sur Scipion, et faisant le gros dos, je gagnai une salle où je fus à peine arrivé , que sept à huit domestiques parurent. Ils me dirent qu’ils ve-

1 Horace exalte aussi sa maison de campagne par l’ombrage et parla fraîcheur, avantages si recherchés des habitants d’un pays chaud :

Ne me demandez plus si dans mon liermitage L’olivier de l’allas prodigue son ombrage;

Si la vigne féconde à mes ormeaux s’unit ;

Si le blé de nus champs à leur maître suffit :

Je vous eu décrirai le site et la nature.

J’habite, entre deux monts, une vallée obscure;

Le soleil sur son char la salue eu naissant.

Et ses derniers rayons y plongent au couchant :

Vous seriez enchanté de sa fraîcheur extrême.

Tout y porte des fruits , jusques au buisson même ,

Et le chêne v prodigue, étendant ses rameaux,

Son ombrage à son maître et ses glands aux troupeaux ;

Vous diriez que Tarcnte est aux portes de Rome, etc.

Traduction de M. Darij , Epitre xvi , liv i

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noicnl me présenter leurs hommages comme à leur nouveau patron : que don César et don Alphonse de Leyva les avoient choisis pour me servir, l’un en qualitc de cuisinier, l’autre d’aide de cuisine, un autre de marmiton, celui-ci de portier, et ceux-là de laquais; avec défense de recevoir de moi aucun argent , ces deux seigneurs prétendant faire tous les frais de mon ménage. Le cuisinier, nommé maître Joachim, étoil le principal de ces domestiques, et portoit la parole; il faisoit l’agréable : il me dit qu il avoit fait une ample provision de toutes sortes d’excellents vins; et que pour la bonne chère, il espéroit qu’un garçon comme lui, qui avoit été six ans cuisinier de monseigneur l’archevêque de Valence, sauroit composer des ragoûts qui piqueroient ma sensualité. Je vais, ajouta-t-il, me préparera vous donner un échantillon de mon savoir-faire. Promenez-vous, seigneur, en attendant le dîner; visitez votre château; voyez si vous le trouvez en état d'être habité par votre seigneurie.

Je laisse à penser si je négligeai cette visite; et Seipion, encore plus curieux que moi de la faire, m’entraîna de chambre en chambre. Nous parcourûmes toute la maison, depuis le haut jusqu’en bas; il n’échappa pas, du moins a ce que nous crûmes, le moindre endroit à notre curiosité intéressée; et j'eus partout occasion d’admirer la bonté que don César et son (ils avoient pour moi. Je fus frappé, entre autres choses, de deux appartements qui étoient aussi bien meublés qu’ils pouvoient l’être sans magnificence. Dans l’un, il y avoit une tapisserie clés Pays-Bas, avec un lit et des chaises de velours, le tout propre encore, quoique Gil Blas. ii

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fuit du lumps que les Maures occupoient le royaume tic Valence. Les meubles de l’autre appartement étoient dans le même goût; c’étoit une vieille tenture de damas de Gênes jaune, avec un lit et des fauteuils de la même étoffe, garnis de franges de soie bleue. Tous ces effets, ' qui dans un inventaire auroientété peu prises, paroissoient là très considérables.

Après avoir bien examiné toutes ces choses, nous revînmes , mon secrétaire et moi, clans la salle où étoit dressée une table sur laquelle étoient deux couverts; nous nous y assîmes, et dans le moment on nous servit une alla podrida si délicieuse, que nous plaignîmes l'archevêque de Valence de n’avoir plus le cuisinier qui l’avoit faite. Nous avions à la vérité beaucoup d’appétit, ce qui ne nous la faisoit pas trouver plus mauvaise. A chaque morceau que nous mangions, mes laquais de nouvelle date nous présentoient de grands verres cpi’ils remplissoient jusqu’aux bords d’un vin de la Manche exquis. Scipion en étoit charmé; mais n’osant devant eux faire éclater la satisfaction intérieure qu’il ressentoit, il me le témoignoit par des regards parlants, et je lui faisois connoître par les miens que j’étois aussi content que lui. Lu plat de rôti, composé de deux cailles grasses, qui flanquoient un petit levraut d’un fumet admirable, nous fit quitter le pot-pouri, et acheva de nous rassasier. Lorsque nous eûmes mangé comme deux affamés, et bu à proportion, nous nous levâmes de table pour aller au jardin faire voluptueusement la sieste dans quelque endroit frais et agréable.

Si mon secrétaire avoit paru jusque-là fort satisfait de ce qu’il avoit vu, il le fut encore davantage quand

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il vit le jardin. Il le trouva comparable à celui de l'Eseurial. Il ne pouvoit se lasser de le parcourir des yeux, il est vrai que don César, qui vcnoit de temps en temps à Lirias, prenoil plaisir à le faire cultiver et embellir. Foutes les allées bien sablées cl bordées d’orangers, un grand bassin de marbre blanc, au milieu duquel un lion de bronze vomissoit de l'eau à gros bouillons, la beauté des fleurs, la diversité des fruits, tous ees objets ravirent Scipion; mais il fut particulièrement enchanté d’une longue allée qui conduisoit, en descendant toujours, au logement du fermier, et que des arbres touffus couvraient de leur épais feuillage. En faisant l'éloge d'un lieu si propre à servir d’asile contre la chaleur, nous nous y arrêtâmes et nous nous assîmes au pied d’un ormeau, où le sommeil eut peu de peine à surprendre deux gaillards qui venoient de bien dîner.

Nous nous réveillâmes en sursaut deux heures après, au bruit de plusieurs coups d’escopettes, lesquelles se firent entendre si près de nous, que nous en lûmes effrayés. Nous nous levâmes brusquement; et pour nous informer de la cause de ce bruit, nous nous rendîmes à la maison du fermier. Nous y trouvâmes huit ou dix villageois, tous habitants du hameau, qui, s’étant assemblés là, tiraient et dérouilloient leurs armes à feu pour célébrer mon arrivée, dont ils venoient d cire avertis. Ils me connoissoient la plupart, pour m’avoir vu plus d'une fois dans le château exercer l’emploi d intendant. Ils ne m’aperçurent pas plus toi , qu’ils crièrent tous ensemble : Vive notre nouveau seigneur! qu’il soit le bienvenu à Lirias! Ensuite ils rechargèrent leurs escopettes, et me régalèrent d’une décharge

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générale. Je leur lis l’accueil le plus gracieux qu’il me lui possible, avec gravité pourtant, ne jugeant pas devoir trop me familiariser avec eux. Je les assurai de ma protection; je leur lâchai meme une vingtaine de pistoles; et ce ne fut pas, je crois, celle de mes manières qui leur plut le moins. Après cela je leur laissai la liberté de jeter encore de la poudre au vent, et je me retirai avec mon secrétaire dans le bois, où nous nous promenâmes jusqu’à la nuit, sans nous lasser de voir des arbres; tant la possession d’un bien nouvellement acquis a d’abord de charmes pour nous !

Lecuisinier, l’aide de cuisine et le marmiton n’étoient pas oisifs pendant ce temps-là; ils travailloient à nous préparer un repas supérieur à celui que nous avions fait; et nous fûmes dans le dernier étonnement, lorsque étant entrés dans la meme salle où nous avions dîné, nous vîmes mettre sur la table un plat de quatre perdreaux rôtis, avec un civet de lapin d’un côté, et un chapon en ragoût de l’autre. Ils nous servirent ensuite pour entremets des oreilles de cochon , des poulets marinés et du chocolat à la crème. Nous bûmes copieusement du vin de Lucène , et de plusieurs autres sortes de vins délicieux; et quand nous sentîmes que nous ne pouvions boire davantage sans exposer notre santé, nous songeâmes à nous aller coucher. Alors mes laquais , prenant des flambeaux, me conduisirent au plus bel appartement, où ils s’empressèrent à me déshabiller; mais quand ils m’eurent donné ma robe de chambre et mon bonnet de nuit, je les renvoyai en leur disant d'un air de maître : Retirez- vous , messieurs, je n’ai pas besoin de vous pour le reste.

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Je les fis sortir tous, et, retenant Scipion pour in’en- I retenir un peu avec lui, nous commençâmes par nous réjouir de l’heureux état oii nous nous trouvions. On ne peut exprimer la joie que mon secrétaire lit éclater. Kli bien! lui dis-je, mon ami, que penses-tu du traitement qu’on me fait par ordre des seigneurs de Leyva? Ma foi, me répondit-il, je pense qu'on ne peut vous en faire un meilleur; je souhaite seulement que cela soit de longue durée Je ne le souhaite pas, moi, lui répliquai-je; il ne me convient pas de souffrir que mes bienfaiteurs fassent pour moi tant de dépense; ce seroit abuser fie leur générosité. De plus, je ne m’accommoderois point de valets aux gages d’autrui : je eroirois n ôtre pas dans ma maison. D’ailleurs je ne suis point venu ici pour vivre avec tant de fracas. Quelle folie! Avons-nous besoin d'un si grand nombre de domestiques? Non , il ne nous faut, avec Bertrand , qu’un cuisinier, un marmiton et un laquais ; cela nous suffira. Quoique mon secrétaire n’eût pas été fâché de subsister toujours aux dépens du gouverneur de Valence , il ne combattit point ma délicatesse là-dessus; et, se conformant à mes sentiments, il approuva la réforme que je voulois faire. Cela étant décidé, il sortit de mon appartement , et se retira dans le sien.

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