CHAPITRE VII T
Des amours de Gil Blas et de la belle Atitonia.
■Beauté villageoise. — Cuisinier renvoyé. — Tendresse honnête.
Deux jours après mon retour de Valence à Lirias, Basile le laboureur, mon fermier, vint à mon lever me demander la permission de me présenter Antonia sa fille, qui souliaitoit, disoit-il , avoir l’honneur de saluer son nouveau maître. Je lui répondis que cela me feroit plaisir. Il sortit, et revint bientôt avec sa belle Antonia. Je crois pouvoir donner cette épithète à une fille de seize à dix-huit ans, qui joignoit à des traits réguliers le plus beau teint et les plus beaux yeux du monde. Elle n’étoit vêtue que de serge; mais une riche taille, un port majestueux, et des grâces qui n’accompagnent pas toujours la jeunesse, relevoient la simplicité de son habillement. Elle n’avoit point de coiffure, ses cheveux étaient seulement noués par-derrière avec un bouquet de fleurs, à la façon des Lacédémoniennes.
Lorsque je la vis entrer dans ma chambre , je fus aussi frappé de sa beauté que les paladins de la cour de Charlemagne le furent des appas d’Angélique, lorsque cette princesse parut devant eux. Au lieu de recevoir Antonia d’un air aisé et de lui dire des choses flatteuses, au lieu de féliciter son père sur le bonheur d’avoir une si charmante fille, je demeurai étonné, troublé , interdit ; je ne pus prononcer un seul mot.