‹ Œuvres de Le SageChapitre 160 sur 262 · LIVRE X, CHAT · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAT

Véritablement je formois mes lettres, et je les Mois de façon que cela ressembloit un peu à de l’écriture; cl c’en étoit assez pour les expéditions d’une taverne de village. Je te retiens donc à mon service, me répliqua l'hétesse. fu ne me seras pas inutile; tu tiendras ici le registre de mes dettes actives et passives. Je ne te donnerai point de gages , ajouta-t-elle, attendu qu’il vient dans cette hôtellerie d honnêtes gens qui n’oublient pas les valets. Tu peux compter sur de bons petits profits.

J’acceptai le parti, me réservant, comme vous pouvez croire, le droit de changer d’air sitôt que le séjour de Galves cesseroit de m’être agréable. Dès que je me vis arrêté pour servir dans cette hôtellerie, je me sentis 1 esprit travaillé d’une grande inquiétude, et plus j y pensois, plus ma crainte me sembloit bien fondée. Je ne voulois pas qu’on sut que j’avois de l’argent, et j étois bien en peine de savoir où je le cacherois, pour qu il fut a couvert de toute main étrangère. Je neconnoissois pas encore assez la maison pour me fier aux endroits les plus propres à le recéler. Que les richesses causent d embarras! J’étois dans de continuelles alarmes. Je me déterminai pourtant à mettre mon sac dans un coin de notre grenier où il y avoit de la paille; et le croyant là plus en sûreté qu’ailleurs, je me tranquillisai autant qu’il me fut possible.

Nous étions trois domestiques dans cette maison : un gros garçon d'écurie, une jeune servante de Galice et moi. Chacun de nous tiroit tout ce qu’il pouvoit des voyageurs qui s’y arrètoient. J attrapois toujours de ces messieurs quelques pièces de menue monnoie, quand

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j’allois leur porter le mémoire de leur dépense. Ils donnoient aussi quelque chose au valet d’écurie, pour avoir eu soin de leurs montures; mais pour la Galicienne, qui etoit 1 idole des muletiers qui passoient parla, elle gagnoit pins d’écus que nous de maravédis. Je n’avois pas sitôt reçu un sou, que je le portois au grenier pour en grossir mon trésor; et plus je voyois augmenter mon bien , plus je sentois que mon petit cœur s’y attachoit. Je baisois quelquefois mes espèces; je les contemplois avec un ravissement qui ne peut être compris que par les avares.

L’amour que j’avois pour mon trésor m’obligeoit à l'aller visiter trente fois par jour. Je rencontrois souvent sur l’escalier l’hôtesse, laquelle, étant très déliante de son naturel, fut curieuse un jour desavoir ce qui pou voit à tout moment m’attirer au grenier. Elle y monta et se mit à fureter partout, s’imaginant que je cacliois peut-être dans ce galetas des choses que je dérobois dans sa maison. Elle n’oublia pas de remuer la paille qui couvroit mon sac , et elle le trouva. Elle l’ouvrit; et, voyant qu’il y avoit dedans desécus et des pistoles, elle crut ou fit semblant de croire que je lui avois volé cet argent. Elle s’en saisit à bon compte. Puis, m’appelant petit misérable, petit coquin, elle ordonna au garçon d’écurie, tout dévoué à ses volonlés , de m’appliquer une cinquantaine de bons coups de fouet; et, après m'avoir si bien fait étriller, elle me mit à la porte, en disant qu’cllc ne vouloit point souffrir chez elle de fripon. J’eus beau protester que 'je n’avois point volé l’bôtcsse, elle soutint le contraire, et on la crut plutôt que moi. C’est ainsi que les espèces

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du frère Chrysostôine passèrent des mains d'un voleur dans celles d’une voleuse.

Je pleurai la perte de mon argent, comme on pleure la mort d'un (ils unique 1 ; cl si mes larmes ne me firent pas rendre ee (pie j "a vois perdu , elles furent cause du moins que j’excitai la compassion de quelques personnes qui les virent couler, et entre autres du curé de Galves, qui passa près de moi par hasard. II parut touché du triste état oii j'étois, et m'emmena au presbytère avec lui. Là, pour gagner ma confiance, ou plutôt pour me tirer les vers du nez, il commença par me plaindre. Que ce pauvre enfant, s’écria-t-il d’un air plein de compassion, est digne de pitié de n’avoir personne qui prenne soin de lui ! Faut-il s'étonner si , livré à lui-même dans un âge si tendre, il a commis une mauvaise action? Les hommes, pendant le cours de leur vie, ont bien de la peine à s’en défendre. Ensuite , m’adressant la parole : Mon fils, ajouta-t-il, de quel endroit d'Espagne êtes-vous, et qui sont vos parents? Vous avez l’air d’un garçon de famille. Parlezmoi confidemincnt , et comptez que je ne vous abandonnerai point.

Le curé, par ce discours politique et charitable, m’engagea insensiblement à lui découvrir toutes mes affaires, ce que je fis avec beaucoup d’ingénuité. Je lui avouai tout, après quoi il me dit : Mon ami , quoiqu’il ne convienne guère aux hermites de thésauriser, cela ne diminue pas votre faute : en volant le frère Chry-

1 Un ancien poète a dit précisément que l’on donne à l’argent perdu des larmes véritables :

Vlornlur laerymis amissa preunia i ciis.

sostôme , vous avez toujours péché contre l’article du Décalogue qui defend de dérober; mais ce qui doit vous consoler, cest que je me charge d obliger I hotcsse à rendre 1 argent, et de le faire tenir au frère dans son hermitage : vous pouvez dès à présent avoir la conscience en repos là-dessus. C’étoit, je vous l’avoue, de quoi je ne m’inquiétois guère. Le curé, qui avoit son dessein, n’en demeura pas là. Mon enfant, poursuivitil, je veux m’intéresser pour vous, et vous procurer une bonne condition. Je vous enverrai dès demain, par un muletier, à mon neveu le chanoine de la cathédrale rie Tolède. 11 ne refusera pas , à ma prière, de vous recevoir au nombre de ses laquais, qui sont chez lui comme autant de bénéficiers qui vivent grassement du revenu de sa prébende : vous serez là parfaitement bien; c’est une chose dont je puis vous assurer.

Cette assurance fut si consolante pour moi , que je ne songeai plus ni à mon sac ni aux coups de fouet que j'avois reçus. Je ne m’occupai l'esprit que du plaisir de vivre en bénéficier. Le jour suivant , tandis qu'on me faisoit déjeuner, il arriva, selon les ordres du curé, un muletier au presbytère avec deux mules bâtées et bridées. On m’aida à monter sur l'une, le muletier s'élança sur l'autre, et nous prîmes la route de Tolède. Mon compagnon de voyage étoit un homme de belle humeur, et qui ne demandoit qu’à se réjouir aux dépens du prochain. Mon petit cadet, me dit-il, vous avez un bon ami dans monsieur le curé de Galves. Il vous le fait bien voir. Il ne pouvoit vous donner une meilleure preuve de son affection, que de vous placer auprès de son neveu le chanoine, que j’ai l'honneur de connoître.

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