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et qui sans contredit est la perle de son cliapilrc. Ge n'est point un de ces dévots dont le visage pâle et maigre prêche la mortification ; c'est une grosse face, un teint fleuri, une mine réjouie , un vivant qui ne se refuse point au plaisir qui se présente , et qui surtout aime la bonne chère. \ous serez dans sa maison comme un petit coq en pâte.
J.e bourreau de muletier, s’apercevant que je l'écoutois avec une grande satisfaction, continua de me vanter le bonheur dont je jouirois quand jeserois valet du chanoine. Il ne cessa de m’en parler jusqu’à ce qu'étant arrivés au village d’Obisa, nous nous y arrêtâmes pour faire un peu reposer nos mules. Là, par le plus grand bonheur du monde pour moi, j’appris qu’on me trompoit. Voici de quelle façon je fis eette découverte. Le muletier, allant et venant dans l’hôtellerie, laissa tomber par hasard de sa poche un papier que j’eus l’adresse de ramasser sans qu'il y prit garde, et que je trouvai moyen de lire pendant qu’il etoit à l’écurie. C’étoit une lettre adressée aux prêtres de l'hôpital des orphelins, et conçue dans ces termes : Messieurs , j’ai cru que la charité m’obligeoit a remettre entre vos mains un petit fripon qui s’est échappé de votre hôpital ; il me pciroît avoir (le l’esprit , et mériter que vous ayez la bonté de le tenir enfermé chez vous. Je ne doute point qu’a force de corrections vous n’en fassiez un garçon raisonnable. Que Dieu conserve vos pieuses et charitables seigneuries !
Le curé de Galves
Lorsque j’eus achevé de lire cette lettre , qui m’ap-
prenoil les lionnes intentions de monsieur le curé, je ne demeurai pas incertain du parti que j’avois à prendre : sortir de 1 hôtellerie et gagner les bords du Tage à plus d’une lieue de là, fut l’ouvrage d'un moment. La crainte me prêta des ailes pour fuir les prêtres de l’hôpital des orphelins, où je ne voulois point absolument retourner, tant j’étois dégoûté de la manière dont on y enseignoit le latin. J’entrai dans Tolède aussi gaiement que si j’eusse su oii aller boire et manger. 11 est vrai que c’est une ville de bénédiction, et dans laquelle un homme d’esprit, réduit à vivre aux dépens d’autrui, ne sauroit mourir de faim. Mais j’étois encore bien jeune pour pouvoir me promettre de trouver moyen d’y subsister; néanmoins la fortune me favorisa. Je fusa peine dans la grande place, qu'un cavalier bien vêtu, auprès de qui je passai, me retint par le bras et me dit : Petit garçon, veux-tu me servir? je serois bien aise d'avoir un laquais tel que toi. Et moi , lui répondis-je , un maître comme vous. Cela étant, reprit-il, tu es à moi dès ce moment, et tu n’as qu’à me suivre; ce que je lis sans répliquer.
Ce cavalier, qui pou voit avoir trente ans, se nommoit don Abel ; il logeoit dans un hôtel garni, oîi il occupoit un assez bel appartement C’étoit un joueur de profession; et voici de quelle sorte nous vivions ensemble : le matin je lui haebois du tabac pour fumer cinq ou six pipes; je lui nettoyois ses habits, et j’allois lui chercher un barbier pour le raser et lui redresser sa moustache ; après quoi il sortoit pour courir les tripots, d’où il ne revenoit au logis qu’entre onze heures et minuit. Mais tous les matins , avant que de sortir, il avoit soin de
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t irer de sa poche trois réaux qu’il medonnoit à dépenser par jour, me laissant la liberté de faire ce qu’il me plairoit jusqu'à dix heures du soir : pourvu que je fusse à l'hôtel quand il y rentroit, il étoit fort content de moi. Il me fil faire un pourpoint et un haul-de-chauses de livrée, avec quoi j'avois tout l'air d’un petit commissionnaire de coquettes. Je m'acconunodois bien de ma condition, et certainement je n’en pou vois trouver une plus convenable à mon humeur.
11 y avoit déjà près d’un mois que je menois une vie si heureuse , lorsque mon patron me demanda si j’étois satisfait de lui; et, sur la réponse que je lis qu'on ne pouvoit l'être davantage. Eh bien ! reprit-il, nous partirons donc demain pour Séville, où mes affaires m'appellent. Tu ne seras pas fâché île voir cette capitale de l’Andalousie. Qui n’a pas vu Séville , dit le proverbe, n’a rien vu. .le lui témoignai que j’ctois prêt à le suivre partout. Dès le même jour le messager de Séville vint prendre, à l'hôtel garni, un grand coffre où étoient toutes les nippes de mon maître, et le lendemain nous partîmes pour l’Andalousie.
Le seigneur don Abel étoit si heureux au jeu, qu’il ne perdoit que quand il vouloit; ce qui l'obligeoit à changer souvent de lieu pour se dérober au ressentiment des dupes , et ce qui étoit la cause de notre voyage. Étant arrivés à Séville, nous prîmes un logement dans un hôtel garni auprès de la porte de Cordoue , et nous recommençâmes à vivre comme à Tolède. Mais mon patron trouva de la différence entre ces deux villes. Il rencontra des joueurs qui jouoient aussi heureusement que lui dans les tripots de Seville; de
sorte qu il en rcvenoit quelquefois fort chagrin. Un matin qu il étoit encore de mauvaise humeur d’avoir perdu cent pisloles le jour précédent, il me demanda pourquoi je n'avois pas porté son linge sale chez une dame qui avoit soin de le blanchir et de le parfumer. Je répondis queje ne m’en étois pas souvenu. Là-dessus, se mettant en colère , il m’appliqua sur le visage une demi-douzaine de soufflets si rudement, qu’il me fit voir plus de lumières qu’il n’y en avoit. dans le temple de Salomon. Tenez, petit malheureux, me dit-il, voilà pour vous apprendre à devenir attentif à vos devoirs. Faudra-t-il donc que je sois après vous sans cesse pour vous avertir de ce que vous avez à faire? Pourquoi n’êtes-vous pas aussi habile à servir qu’à manger? Ne sauriez-vous , puisque vous n’ètes pas une bête , prévenir mes ordres et mes besoins? A ces mots il sortit de son appartement , où il me laissa très mortifié d’avoir reçu des soufflets pour une faute si légère, et bien résolu d’en tirer vengeance si l’occasion s’en présentoit.
Je ne sais quelle aventure lui arriva peu de temps après dans un tripot ; mais un soir il revint fort échauffé. Scipion, me dit-il, j'ai résolu d'aller en Italie, et je dois m’embarquer après-demain sur un vaisseau qui s’en retourne à Gênes. J'ai mes raisons pour faire ce voyage; je crois que tu voudras bien m’accompagner, et profiter d’une si belle occasion de voir le plus charmant pays qu'il y ait au monde. Je fis réponse queje ne demandois pas mieux; je témoignai même de l’impatience de voir l’Italie , mais en même temps je me promis bien de disparoître au moment qu'il faudroit partir. Je m’imaginois par là me venger de mon maître.
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ft je trouvois ce projet très ingénieux, l'en élois si content , que je ne pus m'empêcher de le communiquer a un vaillant île profession que je rencontrai dans la rue. Depuis que j ctois à Séville, j’avois fail quelques mauvaises connoissances, et principalement celle-là. Je lui contai de quelle manière et pourquoi j’avois été soulfieté, ensuite je lui dis le dessein que j’avois de quitter don Abel lorsqu’il seroit prêt à s’embarquer, et je lui demandai ee qu il pensoit de ma résolution.
Le brave fronça les sourcils en m'écoutant, et releva les crocs de sa moustache; puis, blâmant gravement mon maître : Petit bon homme, me dit-il, vous êtes un garçon déshonoré pour jamais, si vous vous en tenez a la frivole vengeance que vous méditez. Il ne suffit pas de laisser don Abel partir tout seul, ce ne seroit point assez le punir; il faut proportionner le châtiment a l’outrage. 11 n’y a point à balancer, enlevons-lui ses hardes et son argent , que nous partagerons en frères après son départ. Quoique j’eusse un penchant naturel a dérober, je (us effrayé de la proposition d'un vol de cette importance.
Cependant l’archifripon qui me la faisoit ne laissa pas de me persuader ; et voici quel fut le succès de
noire entreprise. Le brave, qui étoit un homme grand et robuste, vint le lendemain sur la fin du jour me trouver à 1 hôtel garni, .le lui montrai le coffre où mon maître avoit déjà serré ses nippes, et je lui demandai s il pourroit lui seul porter un coffre si pesant. Si pesant! me dit— 1 1 ; apprenez que lorsqu’il s’agit d’enlever !«' bien d autrui , j’ernporterois l’arche de Noé. En achevant ces paroles, il s’approcha du coffre, le mit
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sans peine sur ses épaules, et descendit l’escalier d’un pas léger. Je le suivis du même pas; el nous étions près d’enfiler la porte de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena là si à piopos pour lui, se présenta tout à coup devant nous.
Où vas-tu avec ce coffre? me dit-il. Je fus si troublé, que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué , jeta le coffre à terre , et prit la fuite pour éviter les éclaircissements. Où vas-tu donc avec ce coffre? me dit mon maître pour la seconde fois. Monsieur, lui répondis-je plus mort que vif, je vais le faire porter au vaisseau sur lequel vous devez demain vous embarquer pour l’Italie. Eli! sais-tu, me répliqua-t-il, sur quel vaisseau je dois faire ce voyage? Non, monsieur , lui repartis-je , mais qui a langue va à Rome ; je m’en serois informé sur le port , et quelqu’un me l’auroit appris. A cette réponse, qui lui fut suspecte, il me lança un regard furieux. Je crus qu'il m’alloit encore souffleter. Qui vous a commandé , s’écria-t-il, de faire emporter mon coffre hors de cet hôtel ? C'est vous-même, lui dis-je. Qui moi? répondit-il avec surprise, je t’ai donné cet ordre? Assurément, repris-je; souvenez-vous du reproche que vous me fîtes il y a quelques jours. Ne me dites- vous pas, en me maltraitant, que vous vouliez que je prévinsse vos ordres, et fisse de mon chef ce qu’il y auroit à faire pour votre service? Or, pour me régler là-dessus, je faisois porter votre coffre au vaisseau. Alors le joueur, remarquant que j’avois plus de malice qu’il n’avoit cru, me dit, en me donnant mon congé d’un air froid : Allez, monsieur Scipion, que le ciel vous conduise! vous avez