‹ Œuvres de Le SageChapitre 163 sur 262 · LIVRE X, CH AP. X · texte numérisé non relu

LIVRE X, CH AP. X

camarade, tant ils trouvent à leur grc votre humeur. De votre côté, seriez-vous bien aise d’être leur compagnon? Je répondis que si j'avois ce bonheur-là, je me croirois au comble de mes vœux. Si cela est, reprit-il, mon ami, regardez-vous dès à présent comme un officier de 1 Archevêché. A ces mots, il me conduisit et me présenta au majordome, qui, sur mon air éveillé, me jugea digne d'être reçu parmi les fouille-au-pot.

Je ne fus pas plus tôt en possession d’un emploi si honorable, que maître Diégo, suivant l’usage des cuisiniers des grandes maisons qui envoient secrètement des viandes à leurs mignonnes, me choisit pour porter chez une dame du voisinage tantôt des longes de veau, et tantôt de la volaille ou du gibier. Cette bonne dame étoit une veuve de trente ans tout au plus, très jolie, très vive, qui avoit tout l'air de n’être pas exactement fidèle à son cuisinier. Cependant il ne se contentoit pas de lui fournir de la viande, du pain, du sucre et de l’huile ; il faisoit aussi sa provision de vin, et tout cela aux dépens de monseigneur l'archevêque. 1

J’achevai de me dégourdir dans le palais de sa grandeur, oii je fis un tour assez plaisant, et dont on parle encore aujourd'hui dans Séville. Les pages et quelques autres domestiques, pour célébrer l’anniversaire de monseigneur, s’avisèrent de vouloir représenter une comédie. Ils choisirent celle des Benavides 2; et, comme il

1 Supplément au tableau des désordres qui régnent dans les grandes maisons, et qui ont été détaillés par Gil Blas même, livre vn , chapitres x iv et xv.

2 C est un sujet tiré de l’histoire d’Espagne et de la descendance d’un Alphonse, roi de Castille.

3j4 GIL BLAS.

leur l'ai loi t un garçon de mon âge pour faire le rôle du jeune roi de Léon, ils jetèrent les yeux sur moi. Le majordome, qui se piquoit de déclamation, se chargea de m'exercer; et, après m’avoir donné quelques leçons, il asssura que je ne scrois pas celui qui s’en acquitteroit le plus mal. Comme c'étoit le patron qui faisoit la dépensé de la fête, vous vous imaginez bien qu’on n’épargna rien pour la rendre magnifique. On construisit dans la plus grande salle du palais un théâtre qui fut bien décoré. On fit dans les ailes un lit de gazon, sur lequel je devois paroitre endormi, quand les Maures viendroient se jeter sur moi pour me faire prisonnier. Lorsque les acteurs furent en état de représenter la pièce, l’archevêque fixa le jour de la représentation , et se fit un plaisir de prier les seigneurs et les daines les plus considérables de la ville de s’y trouver.

Ce jour venu, chaque acteur ne s'occupa que de son habillement. Pour le mien, il me fut apporté par un tailleur accompagné de notre majordome, qui, s’étant donné la peine de me faire répéter mon rôle, se faisoit un devoir de me voir habiller. Le tailleur me revêtît d’une riche robe de velours bleu, garnie de galons et de boutons d’or, avec des manches pendantes, ornées de franges du même métal; et le majordome lui-même me posa sur la tête une couronne de carton, parsemée de quantité de perles fines mêlées de faux diamants. De plus ils me mirent une ceinture de soie couleur de rose à fleurs d'argent; et à chaque chose dont ils me paroient, il me sembloit qu'ils me prêtoient des ailes pour m'envoler et m’en aller. Enfin la comédie commença sur la fin du jour. Le jeune roi de Léon paroîl

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