‹ Œuvres de Le SageChapitre 162 sur 262 · LIVRE X, CH AP. X. 37I · texte numérisé non relu

LIVRE X, CH AP. X. 37I

trop d’esprit pour votre âge. .le n’aime point à jouer avec des gens qui ont tantôt une carte de plus et tantôt une carte de moins. Otez-vous de devant mes yeux, ajouta-t-il en changeant de ton, de peur que je ne vous fasse chanter sans solfier.

Je lui épargnai la peine de me dire deux fois de me retirer. Je m éloignai de lui dans le moment, mourant de peur qu'il ne me fît quitter mon hahit, qu’heureusement il me laissa. Je marchois le long des rues en rêvant oîi je pourrois, avec deux réaux que j’avois pour tout bien, aller gîter. J'arrivai à la porte de l’Archevêché ; et, comme on travailloit alors au souper de monseigneur, il sortoit des cuisines une agréable odeur qui se faisoit sentir d’une lieue à la ronde. Peste! dis-je en moi-même, je m’accommoderois volontiers de quelqu’un de ces ragoûts qui prennent au nez; je me contenterais même d’y tremper les quatre doigts et le pouce. Mais quoi! ne puis-je imaginer un moyen de goûter de ces bonnes viandes dont je ne fais que humer la fumée? Pourquoi non? cela ne paraît pas impossible. Je m’échauffai l’imagination là-dessus; et, à force de rêver, il me vint dans l’esprit une ruse que j’employai sur-le-champ, et qui réussit. J’entrai dans la cour du palais archiépiscopal en courant vers les cuisines, et en criant de toute ma force \ Au secours! au secours! comme si quelqu’un m’eût poursuivi pour m’assassiner.

A mes cris redoublés, maître Diego, le cuisinier de 1 archevêque, accourut avec trois ou quatre marmitons pour en savoir la cause; et, ne voyant personne que moi, ils me demanda pour quel sujet je criois si fort. Ah! seigneur, lui répondis-je en faisant toutes les dé-

monstrations d’un homme épouvanté, par saint Polycarpe! sauvez-moi, je vous prie, de la fureur d’un spadassin qui veut 111e tuer. Où est-d donc ce spadassin? s’écria Diégo. Vous êtes tout seul de votre compagnie, et je ne vois pas un chat à vos trousses. Allez, mon enfant, rassurez-vous ; c’est apparemment quelqu’un qui a voulu vous faire peur pour se divertir, et qui a bien fait de ne pas vous suivre dans ce palais, car nous lui aurions pour le moins coupé les oreilles. Non, non, dis-je au cuisinier, ce n’est pas pour rire qu'il m’a poursuivi. C’est un grand pendard qui vouloitme dépouiller, et je suis sur qu’il m’attend dans la rue. Il vous y attendra donc long-temps, reprit-il, puisque vous demeurerez ici jusqu’à demain. Vous y souperez et coucherez avec nos marmitons, qui vous feront faire bonne chère.

Je fus transporté de joie quand j’entendis ces dernières paroles; et ce fut pour moi un spectacle ravissant, lorsque ayant été conduit par maître Diégo dans les cuisines, j’y vis les préparatifs pour le souper de monseigneur. Je comptai jusqu’à quinze personnes qui en étoient occupées; mais je 11e pus nombrer les mets qui s’offrirent à ma vue, tant la Providence avoit soin d’en pourvoir l’archevêché! Ce fut alors que, respirant à plein nez la fumée des ragoûts que je n’avois sentis que de loin, j’appris à connoître la sensualité. J’eus l’honneur de souper et de coucher avec les marmitons, qui véritablement me régalèrent, et dont je gagnai si bien l’amitié, que le jour suivant, lorsque j'allai remercier maître Diégo de m’avoir donné si généreusement un asile, il me dit : Nos garçons de cuisine m ont témoigné tous qu’ils seroient ravis de vous avoir pour

Page 1