LIVRE \, CHAI’. X. .I
la marchandise pour l'avoir à vil prix, et n’auroit pas honte d’en offrir vingt pistoles’; mais moi qui ai de la morale 1 , j en donnerai quarante.
Quand à hagnez auroit dit cent , il n'eût pas encore été un juste estimateur, puisque les perles seules en valoient bien deux cents. Le brave, qui s’entendoit avec lui, me «lit : Voyez le bonheur que vous avez d’être tombé entre les mains d'un honnête homme. Le seigneur Yhagnez apprécie les choses comme s'il étoit à l’article de la mort. Cela est vrai , dit le fripier; aussi n’y a-t-il pas une ohole à rabattre ou à augmenter avec moi. Eh bien ! ajouta-t-il , est-ce une affaire finie? n y a-t-il qu’à vous compter l’espèce? Attendez, lui répondit le brave, il faut auparavant que mon petit ami essaie l'habit que je vous ai fait apporter ici pour lui : je suis bien trompé s'il n'est pas convenable à sa taille. Alors le fripier, ayant défait son paquet, me montra un pourpoint avec un haut-de-chausses d’un beau drap musc avec des boutons d’argent, le tout à demi usé. Je me levai pour essayer cet habillement, lequel , quoique trop large et trop long, parut à ces messieurs fait exprès pour moi. A baguez le prisa dix pistoles, et, comme il n’y avoit rien à rabattre avec lui, il fallut en passer par là. De sorte qu'il tira de sa bourse trente pistoles qu’il étala sur la table; après quoi il fit un autre paquet de ma robe royale et de ma couronne, qu'il emporta, s’applaudissant sans doute en lui-même d’avoir si bien commencé la journée.
Lorsqu’il fut sorti, le vaillant me dit : Je suis très
1 Trait qu’on a déjà vu. Gil lilas avoit trouvé à Burgos un fripier, le seul qui eut de la morale , Livre x , Chapitre xv.
satisfait de ce fripier. 11 avoit bien raison de l’être ; car je suis sûr qu’il tira de lui pour le moins une centaine de pistoles de bénéfice. Mais il ne se contenta point de cela , il prit sans façon la moitié de l’argent qui étoit sur la table, et me laissa l’autre en me disant : Mon petit ami Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent, je vous conseille de sortir incessamment de cette ville, où vous jugez bien qu’on ne manquera pas de vous chercher par ordre de monseigneur l’archevêque. Je serois au désespoir qu’après vous être signalé par un action qui fera honneur à votre histoire, vous vous fissiez sottement mettre en prison. Je lui répondis que j'avois bien résolu de m’éloigner de Séville : comme en effet, après avoir acheté un chapeau et quelques chemises , je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui conduit , entre des vignes et des oliviers, à l’ancienne cité de Camionne; et trois jours après j’arrivai à Cordoue.
J'allai loger dans une hôtellerie à l’entrée de la grande place où demeurent les marchands. Je me donnai pour un enfant de famille de Tolède qui voyageoit pour son plaisir; j’étois assez proprement vêtu pour le faire croire, et quelques pistoles que j’affectai délaisser voir comme par hasard à l'hôte achevèrent de le persuader. Peut-être aussi que ma grande jeunesse lui fit penser que je pouvois être quelque petit libertin qui eouroit le pays après avoir volé ses parents. Quoi qu’il en soit, il ne parut point curieux d'en savoir plus que je ne lui en disois, de peur apparemment que sa curiosité ne m’obligeât à changer de logement. Pour six réauxpar jour, on étoit bien dans cette hôtellerie.