LIVRE -\, CH AP. XII. 4o
)c m'imaginai que je triompherois facilement de sa vertu, si je la tentais par des présents capables de l’ébranler; mais je jugeois mal de la chaste Béatrix. J’eus beau lui faire proposer par des femmes mercenaires ma bourse et mes soins, elle rejeta fièrement mes propositions. Sa résistance, au lieu d'éteindre mes désirs, les irrita. J’eus recours au dernier expédient ; je lui fis offrir ma main, qu’elle accepta lorsqu’elle sut que j'étais secrétaire et trésorier de don Manrique. Comme nous trouvâmes à propos de cacher notre mariage pendant quelque temps, nous nous mariâmes secrètement en présence de la dame Lorença Séphora , gouvernante de Séraphine, et devant quelques autres domestiques du comte de Polan. Je n’eus pas plutôt épousé Béatrix, qu’elle me facilita les moyens de la voir le jour, et de l’entretenir la nuit dans le jardin, où je m'introduisois par une petite porte dont elle me donna une clef. Jamais deux époux n’ont été plus contents que nous l'étions l’un et l’autre." Béatrix et moi, nous attendions avec une égale impatience l’heure du rendezvous; nous y courions avec le même empressement, et le temps que nous passions ensemble, quoiqu’il fût quelquefois assez long, nous sembloit toujours trop court. Enfin, nous vivions plutôt en amants qu’en époux; mais la fortune jalouse troubla bientôt notre félicité. Une nuit, qui fut aussi cruelle pour moi que les précédentes avoient été douces, je fus surpris, en voulant entrer dans le jardin, de trouver la petite porte ouverte. Cette nouveauté m’alarma; j’en tirai un mauvais augure; je devins pâle et tremblant, comme si I eusse pressenti ce qui m’alloit arriver; et, m’avançant
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clans 1 obscurité vers un cabinet de Verdure, où j’avois accoutumé deparlerà mon épouse, j’entendis la voix d'un homme. Je m’arrêtai tout à coup pour mieux ouïr, et mon oreille fut aussitôt frappée de ces paroles : Ne me faites donc point languir , ma chère Beatrix, achevez mon bonheur; songez que votre fortune y est attachée. Au lieu d’avoir la patience d’écouter encore, je crus n'avoir pas besoin d’en entendre davantage; une fureur jalouse s’empara de mon âme, et, ne respirant que vengeance, je tirai mon épée et j’entrai brusquement dans le cabinet. Ah! lâche suborneur! m’écriai-je, qui que tu sois, il faut ([lie tu m’arraches la vie avant que tu m’ôtes l’honneur. En disant ces mots, je chargeai le cavalier qui s’entretenoit avec Béatrix. Il se mit promptement en défense, et se battit en homme qui sa voit mieux faire des armes que moi , qui n’avois reçu cpie quelques leçons d’escrime à Cordoue. Cependant, tout grand spadassin qu’il étoit, il ne put parer un coup que je lui portai, ou plutôt il fit un faux pas; je le vis tomber; et, m’imaginant l’avoir mortellement blessé, je m’enfuis à toutes jambes, sans vouloir répondre à Béatrix, qui m’appeloit à haute voix.
Oui vraiment, interrompit la femme de Scipion en nous adressant la parole , je l'appelois pour le tirer d’erreur. Le cavalier avec qui je m’entretenois dans le cabinet étoit don Fernand de Leyva. Ce seigneur, qui aimoit Julie ma maîtresse, avoit formé la résolution de l’enlever, croyant nepouvoir l’obtenir que par ce moyen; et je lui avois moi-même donné rendez-vous dans le jardin pour concerter avec lui cet enlèvement, dont il m’assuroit que dépendoit ma fortune ; mais j’eus beau
crier pour rappeler mon époux , aveuglé par sa colère il s'éloigna de moi comme d’une femme infidèle.
Dans l’état où je me trou vois, reprit Scipion, j'élois capable de tout. Ceux qui savent par expérience ce que c'est que la jalousie, et quelles extravagances elle fait faire aux meilleurs esprits, ne seront point étonnés du désordre qu'elle produisit dans mon foible cerveau; je passai dans le moment d’une extrémité à l'autre : je sentis succéder des mouvements de haine aux sentiments de tendresse (pie j'avois un instant auparavant pour mon épouse. Je fis serment de l’abandonner , et de la bannir pour jamais de ma mémoire. D’ailleurs je croyois avoir tué un cavalier; et, dans cette opinion, craignant de tomber entre les mains de la justice, j’éprouvois ce trouble funeste qui suit partout, comme une furie , un homme qui vient de faire un mauvais coup. Dans cette horrible situation , ne songeant qu’à me sauver , je ne retournai point au logis, et je sortis à I heure meme de lolède, n ayant point d autres hardes que 1 habit dont j’etois revêtu. Il est vrai (pie j'avois dans mes poches une soixantaine depistoles; ce qui ne laissoit pas d'être une assez bonne ressource pour un jeune homme qui se résolvoit à vivre toujours dans la servitude.
Je marchai toute la nuit, ou, pour mieux dire, je courus; car I image des alguazils , toujours présente à mon esprit , me donnoit sans cesse une nouvelle vigueur. L aurore me découvrit entre Rodillas et Maqueda. Lorsque je fus a ce dernier bourg, me trouvant un peu fatigué i j’entrai dans l’église qu’on venoit d'ouvrir, e» apres y avoir fait une prière, je m’assis sur un banc
pour nie reposer. Je me mis à rever à l’état de mes affaires, cpii n’avoient que trop de quoi m’occuper; mais je n’eus ]ias le temps de faire bien des réflexions. J’entendis retentir l’église de trois ou quatre coups de fouet, qui me firent juger qu’il passoit par là quelque muletier. Je me levai aussitôt pour aller voir si je ne me trompois pas ; et , quand je fus à la porte , j’en aperçus un qui , monte sur une mule , en menoit deux autres à vide. Arrêtez , mon ami , lui dis-je : où vont ees mules? À Madrid , me répondit- il. J’ai amené de là ici deux bons religieux de Saint-Dominique, et je m’en retourne.
L'occasion qui se présentoit de faire le voyage de Madrid m’en inspira l’envie; je fis marché avec le muletier; je montai sur une de ses mules, et nous poussâmes vers lllescas, où nous devions aller coucher. A peine fûmes-nous hors de Maqueda, que le muletier, homme de trente-cinq à quarante ans, commença d’entonner des chants d’eglise à pleine tête. Il débuta par les prières que les chanoines disent à matines, ensuite il chanta le Credo , comme on le chante aux grandes messes; puis, passant aux vêpres, il les dit sans me faire grâce du Magnificat. Quoique le faquin m’étourdît les oreilles, je ne pouvois m’empêcher de rire; je l’excitois même à continuer quand il étoit obligé de s’arrêter pour reprendre haleine. Courage, l’ami , lui disois-je; poursuivez. Si le ciel vous a donné de bons poumons, vous n’en faites pas un mauvais usage. Oh! pour cela , non, s’écria-t-il ; je ne ressemble pas. Dieu merci , à la plupart des voituriers qui ne chantent que des chansons infâmes ou impies; je ne chante même