‹ Œuvres de Le SageChapitre 178 sur 262 · LIVRE X, CH A P. V II .{l i · texte numérisé non relu

LIVRE X, CH A P. V II .{l i

de garepne, un matou en hachis; cela m’a dégoûté des fricassées. 1

Le muletier ne m'eut pas sitôt dit ces paroles, que, malgré la faim qui me dévoroit , l'appétit me manqua tout à coup. Je me mis en tête (pic je venoisde manger d'un lapin supposé, et je ne regardai plus le ragoût qu en faisant la grimace. Mon compagnon ne me guérit pas l’esprit là-dessus, en me disant que les maîtres d hôtellerie en Espagne faisoient assez souvent ce quiproquo, de même que les pâtissiers. Ce discours, comme vous voyez, étoit fort consolant; aussi je n'eus plus aucune envie de retourner au civet, pas même de toucher au plat de rôti, de peur que le mouton ne fût pas mieux vérifié que le lapin. Je me levai de table en maudissant le ragoût, l'hôte et l’hôtellerie ; et, m’étant recouché sur le grabat, j'y passai la nuit plus tranquillement que je ne m'y étois attendu. Le jour suivant, de grand matin , après avoir payé mon hôte aussi grassement que s'il m’eût fort bien traité, je m’éloignai d’TIlescas , 1 imagination encore si remplie du civet, que je prenois pour des chats tous les animaux que j’apercevois.

J’arrivai de bonne heure à Madrid, où, sitôt que l’eus satisfait mon muletier, je louai une chambre garnie auprès de la porte du Soleil. Mes yeux, quoique accoutumés au grand monde, ne laissèrent pas d’être éblouis du concours de seigneurs qu’on voit ordinai-

1 Ces détails dignes d’un gourmand tel que l’est Scipion , sont empruntes discrètement de la ! 'te de Marc Obregon , où la détestable cuisine des hôtelleries de l’Espagne est peinte de couleurs infiniment plus dégoûtantes , et que les voyageurs disent être trop vraies.

4*2 g il blas.

renient dans le quartier de la cour. J’admirai la prodigieuse quantité de carrosses, et le nombre infini de gentilshommes, de pages et de laquais qui étoient à la suite des grands. Mon admiration redoubla , lorsque étant allé au lever du roi, j’aperçus ce monarque environné de ses courtisans. Je fus charmé de ce spectacle , et je dis en moi-même : Quel éclat ! quelle grandeur! Je ne m’étonne plus d’avoir ouï dire qu’il faut voir la cour de Madrid pour en concevoir toute la magnificence; je suis ravi d’y être venu, j’ai un pressentiment que j’y ferai quelque chose. Je n’y fis pourtant rien, que quelques connoissances infructueuses. Je dépensai peu à peu mon argent , et je fus trop heureux de me donner avec tout mon mérite à un pédant de Salamanque , qu’une affaire de famille avoit attiré à Madrid où il étoit né, et que le hasard me fit connoître. Je devins son factotum , et je le suivis à son université lorsqu’il y retourna.

Mon nouveau patron se nommoit don Ignacio de Ipigna. Il prenoit le don pour avoir été précepteur d’un duc qui lui faisoit par reconnoissanee une pension à vie; ce n’est pas tout, il en avoit une autre comme professeur émérite du collège; et, de plus, il avoit tous les ans du public un revenu de deux ou trois cents pistoles par les livres de morale dogmatique qu'il avoit coutume de faire imprimer. I^a manière dont il composoit ses ouvrages mérite bien qu’on en fasse mention. L’illustre don Ignacio passoit presque toute la journée à lire les auteurs hébreux, grecs et latins, et à metttre sur un petit carré de papier chaque apophthegme ou pensée brillante qu’il y trouvoit. A mesure qu’il remplissoit

Page 1