LIVRE X, Cil AP. X I l. 4l
des carrés, il m'employoit à les enfiler clans un fil de 1er en forme de guirlande, et chaque guirlande faisoit un tome. Que nous faisions de mauvais livres! il ne se passoit guère de mois que nous ne fissions pour le moins deux volumes; et aussitôt la presse en gémissoit : ce qu'il y a de plus surprenant, c’est que ces compilations se donnoient pour des nouveautés; et, si les critiques s'avisoient de reprocher à l’auteur qu’il pilloit les anciens , il leur répondoit avec une orgueilleuse effronterie : Furto lœtamur in ipso.
Il étoit aussi grand commentateur, et il y avoit tant
d'érudition dans ses commentaires, qu’il faisoit souvent
des remarques sur des choses qui n’étoient pas dignes d’être remarquées ; comme sur ses carrés de papier il écrivoit quelquefois très mal à propos des passages d’Hésiode et d’autres 'auteurs; néanmoins, avec tout cela, je ne laissai pas de profiter chez ce savant; il y auroit de l'ingratitude à n’en pas convenir. J’y perfectionnai mon écriture à force de copier ses ouvrages; et si, me traitant en élève plutôt qu’en valet, il eut soin de me former l’esprit, il ne négligea point mes mœurs. Seipion , me disoit - il , quand par hasard il entendoit dire que quelque domestique avoit fait une friponnerie , prends bien garde, mon enfant, de suivre le mauvais exemple de ce fripon. Il faut qu’un valet serve son maître avec autant.de fidélité que de zèle , et s’efforce de devenir vertueux par le travail, s'il a le malheur de ne l’être point par nature. En un mot , don Ignacio ne perdoit aucune occasion de me porter à la vertu; et ses exhortations faisoient sur moi un si bon effet , que je n'eus pas la moindre tentation de lui
jouer quelque tour pendant quinze mois que je demeurai chez lui.
J’ai déjà dit que le docteur de Ipigna étoit originaire de Madrid; il y avoit une parente, appelée Catalina, qui étoit femme de chambre de madame la nourrice. Cette soubrette, qui est la même dont je me suis servi depuis pour tirer de la tour de Ségovie le seigneur de Santillane, ayant envie de rendre service à don Ignacio , engagea sa maîtresse à demander pour lui un bénéfice au duc de Lerine. Ce ministre le fit nommer à l’archidiaconat de Grenade, lequel étant en pays conquis est à la nomination du roi. Nous partîmes pour Madrid sitôt que nous eûmes appris cette nouvelle , le docteur voulant remercier ses bienfaitrices avant que d’aller à Grenade. J'eus plus d’une occasion de voir Catalina et de lui parler. Mon humeur enjouée et mon air aisé lui plurent; de mon côté, je la trouvai si fort à mon gré, que je ne pus me défendre de répondre aux petites marques d’amitié qu elle me donna ; enfin nous nous attachâmes l’un à l’autre. Pardonnez - moi cet aveu, ma chère Beatrix; comme je vous croyois infidèle, cette erreur doit me sauver de vos reproches.
Cependant le docteur don Ignacio se préparoit à partir pour Grenade. Sa parente et moi, effrayés de la prochaine séparation qui nous menacoit, nous eûmes recours à un expédient qui nofls en préserva : je feignis d’être malade, je me plaignis de la tête, je me plaignis de la poitrine, et je fis toutes les démonstrations d’un homme accablé de tous les maux du monde. Mon maître appela un médecin , ce qui me fil trembler, m'imaginant que cet Hippocrate alloit s’apercevoir que