‹ Œuvres de Le SageChapitre 180 sur 262 · LIVRE X, CIIAP. Xll. 4 i · texte numérisé non relu

LIVRE X, CIIAP. Xll. 4 i

je n'étois point malade ; mais heureusement, et comme s'il eût été d’accord avec moi, il me dit bonnement, après m'avoir bien observé, que ma maladie étoit plus sérieuse qu’on ne pensoit, et que, selon toutes les apparences, je garderois long- temps la chambre. Le docteur, impatient de se rendre à sa cathédrale, 11e jugea point à propos de retarder son départ; il aima mieux prendre un autre garçon pour le servir; il se contenta de m’abandonner aux soins d’une carde, à laquelle il laissa une somme d’argent pour m’enterrer si je mourois, ou pour récompenser mes services si je revenois de ma maladie.

Sitôt que je sus don Ignacio parti pour Grenade, je lus guéri de tous mes prétendus maux. Je me levai , je congédiai mon médecin qui avoit tant de pénétration, et je me défis de ma garde qui me vola plus de la moitié des espèces quelle devoit me remettre. Tandis que je faisois ce personnage, Catalina en jouoit un autre auprès de dona Anna de Guevara sa maîtresse , à laquelle faisant entendre que jetois admirable pour l’intrigue, elle lui mit dans l’esprit de me choisir pour un de ses agents. Madame la nourrice, à qui l’amour des richesses faisoit souvent former des entreprises lucratives, ayant besoin de pareils sujets, me recul parmi ses domestiques, et ne tarda guère à m’éprouver. Elle me donna des commissions qui deinandoient un peu d adresse, et sans vanité je ne m’en acquittai point mal; aussi lut-elle autant satislaitede inoique j’eus heu d’être mécontent d’elle. La dame étoit si avare, qu elle ne me faisoit pas la moindre part des fruits qu elle recueilloit de mon industrie et de mes peines.

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Elles1 imaglnoit qu’en me payant exactement nies gages, elle en usoit avec moi assez généreusement. Cet excès d’avarice me déplut, et m’auroit bientôt fait sortir de chez cette dame, si je n'y eusse été retenu par les bontés de Catalina, qui, s’enflammant de plus en plus tous les jours, me proposa formellement de l’épouser.

Doucement, lui dis-je, mon adorable, cette cérémonie ne se peut faire entre nous si promptement; il faut auparavant que j’apprenne la mort d’une jeune personne qui vous a prévenue, et dont je suis devenu l’époux pour mes péchés. A d’autres, me répondit Catalina; je ne suis point assez crédule pour ajouter foi à ce que vous dites ; vous voulez me faire accroire que vous êtes marié , et pourquoi ? pour me cacher poliment la répugnance que vous avez à me prendre pour votre épouse. Je lui protestai vainement que je lui disois la vérité; mon aveu sincère lui parut une défaite, et, s’en trouvant offensée , elle changea de manières à mon égard. Nous ne nous brouillâmes point; mais notre commerce se refroidit à vue d’œil, et nous n’eûmes plus l’un pour l’autre que des égards de bienséance et d’honnêteté.

Dans cette conjoncture j’appris qu’il lalloit un laquais au seigneur Gil Blas de Santillane, secrétaire du premier ministre de la couronne d’Espagne; et ce poste me flatta d’autant plus, qu’on m’en parla comme du plus gracieux que je pusse occuper. Ee seigneur de Santillane, me dit-on, est un cavalier plein de mérité, un garçon chéri du duc de Lertne, et qui, par conséquent, ne sauroit manquer de pousser loin sa fortune : d’ailleurs il a le cœur généreux ; en faisant ses affaires,

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vous ferez fort bien les vôtres. Je ne négligeai point eelle occasion; j’allai me présenter au seigneur ('.il lilas, pour qui d’abord je nie sentis naître de l’inclina tion, et (jui ni arrêta sur ma physionomie. Je ne balançai point a quitter pour lui madame la nourrice; et il sera, s il plaît au ciel, le dernier de mes maîtres.

Scipion finit son histoire en cet endroit. Puis, m’adressant la parole : Seigneur de Santillane, continua-t-il, ecst a vous que je m’adresse à présent; faites- moi la grâce de témoigner à ces dames que vous m’avez toujours connu pour un serviteur aussi fidèle que zélé. J ai besoin de votre témoignage pour leur persuader que le fils de la Coscolina a purgé ses mœurs, et fait succéder île vertueux sentiments à ses mauvaises inclinations.

Oui, mesdames, dis -je alors, c’est de quoi je puis vous répondre. Si dans son enfance Scipion a été un \ rai Picaro , il s est depuis si bien corrigé, qu’il est devenu le modèle d’un parfait domestique. Bien loin d avoir quelques reproches à lui faire sur la conduite qu’il a tenue avec moi, je dois plutôt avouer que je lui ai de grandes obligations. La nuit qu’on m’enleva pour me conduire à la tour de Ségovie, il sauva du pillage et mit en sûreté une partie de mes effets, qu’il pouvoit impunément s’approprier; il ne se contenta pas même de songer à conserver mon bien , il vint par pure amitié s’enfermer avec moi dans ma prison, préférant aux charmes de la liberté le triste plaisir de partager mes peines.

EiN OU LIVRE: DIXIÈME.

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