‹ Œuvres de Le SageChapitre 201 sur 262 · LIVRE XI, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. VIII

j’exécutois ses ordres avec des démonstrations de zèle •jui le ravissoient J étudiois son goût en toutes choses |)onr m’y conformer, et prévenois ses désirs autant qu’il m'étoit possible.

Par cette conduite, qui mène presque toujours au but , je devins insensiblement le favori de mon maître, qui, do son côté, comme j’avois le meme foible que lui, me gagna lame par les marques d’affection qu'il me donna. Je m’insinuai si avant dans ses bonnes grâces, que je parvins à partager sa confiance avec le seigneur Carnero 1 , son premier secrétaire.

Carnero s’étoit servi du même moyen que moi pour plaire à son excellence; et il y avoit si bien réussi , qu'elle lui faisoit part des mystères du cabinet. Nous étions donc, ce secrétaire et moi, les deux confidents du premier ministre et les dépositaires de ses secrets : avec cette différence qu’il 11e parloit à Carnero que d affaires d’état, et qu’il ne m’entretenoit que de ses intérêts particuliers; ce qui faisoit, pour ainsi dire, deux départements séparés dont nous étions également satisfaits l’un et l’autre. Nous vivions ensemble sans jalousie comme sans amitié. J’avois sujet d’être content de ma place qui, me donnant sans cesse occasion d être avec le comte-duc , me mettoit à portée de voir le fond de son âme , que, tout dissimulé qu'il étoit naturellement, il cessa de me cacher, lorsqu’il ne douta plus de la sincérité de mon attachement pour lui.

Santillane, me dit-il un jour, tu as vu le due de

Carnero, mouton

G1L RL Aï».

Lerme jouir d'une autorité qui ressembloit moins à celle d’un ministre favori qu’à la puissance d'un monarque absolu : cependant je suis encore plus heureux qu’il n’étoit au plus liant point de sa fortune. Il avoit deux ennemis redoutables dans le due d’Uzède, son propre fils, et dans le confesseur de Philippe m; au lieu que je ne vois personne auprès du roi qui ait assez de crédit pour me nuire, ni même que je soupçonne de mauvaise volonté pour moi.

Il est vrai, poursuivit - il , qu’à mon avènement au ministère, j’ai eu grand soin de ne souffrir auprès du prince que des sujets à qui le sang ou l’amitié me lient. Je me suis défait par des vice -royautés ou par des ambassades de tous les seigneurs qui , par leur mérite personnel, auroient pu m’enlever quelque portion des bonnes grâces du souverain, que je veux posséder entièrement; de sorte que je puis dire, à l’heure qu’il est, qu’aucun grand ne fait ombre à mon crédit. Tu vois , Gil Pilas, ajouta-t-il , que je te découvre mon cœur. Comme j’ai lieu de penser que tu m’es tout dévoué, je t’ai choisi pour mon confident. Tu as de l’esprit; je te crois sage, prudent, discret : en un mot tu me parois propre à te bien acquitter de vingt sortes de commissions qui demandent un garçon plein d'intelligence.

Je ne fus point à l’épreuve des images flatteuses que ces paroles offrirent à mon esprit. Quelques vapeurs d’avarice et d’ambition me montèrent subitement à la tête et réveillèrent en moi des sentiments dont je croyois avoir triomphé. Je protestai au ministre (pie je répondrais de tout mon pouvoir à ses intentions,

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