‹ Œuvres de Le SageChapitre 221 sur 262 · LIVRE XII, CH AP. I · texte numérisé non relu

LIVRE XII, CH AP. I

compte (le cette affaire, et je me disposai a partir avec un seul laquais, à qui je fis quitter la livrée du ministre , pour faire les choses plus mystérieusement ; ce qui fut fort du goût de son excellence. Je pris donc le chemin de Tolède , où étant arrivé ] allai descendre à une hôtellerie jirès du château. A peine eus-je mis pied à terre, que 1 hôte, me prenant sans doute pour un gentilhomme du pays, me dit : Seigneur cavalier, vous venez apparemment dans cette ville pour von l’auguste cérémonie de X auto-dci-fè qui doit se faire demain. Je lui répondis qu’oui, jugeant plus a propos de le lui laisser croire, que de lui donner occasion de me questionner sur ce qui m’amenoit a Tolède. Vous verrez, reprit-il, une des plus belles processions qui aient jamais été faites; il y a, dit-on, plus de eent prisonniers, parmi lesquels on en compte plus de dix qui doivent être brûlés.

Véritablement le lendemain, avant le lever du soleil, j’entendis sonner toutes les cloches de la ville; et l'on faisait ce carillon pour avertir le peuple qu’on alloit commencer X auto-cla-fè . Curieux de voir celle effrayante fête, que je n’avois pas encore vue, je m’habillai à la hâte et me rendis à l'inquisition. 11 y avoit tout auprès , et le long des rues par où la jirocession devoit passer, des échafauds, sur 1 un desquels je me plaçai pour mon argent. J aperçus bientôt les Dominicains qui marchoient les premiers , précédés de la bannière de l’inquisition. Ces bons pères étoient immédiatement suivis des tristes victimes que le saintoffice vouloit immoler ce jour-là. Ces malheureux alloient l’un après l’autre, la tete et les pieds nuds ,

ayant chacun un cierge à la main , et son parrain 1 a son coté. Les uns avoient un grand scapulaire de toile jaune, parsemé de croix de saint André peintes en rouge, et appelé sambenito ; les autres portoient des carochas , qui sont des bonnets de carton élevés en l’orme de pain de sucre, et couverts de flammes et de figures diaboliques.

Comme je regardois de tous mes yeux ces infortunés avec une compassion que je me gardois bien de laisser paraître, de peur qu’on ne m en lit un crime, je crus reconnoître, parmi ceux qui avoient la tête ornée de carochas , le révérend père Hilaire et son compagnon le frère Ambroise. Ils passèrent si près de moi , que ne pouvant m’y tromper : Que vois-je ? disje en moi-même. Le ciel, las des désordres de la vie de ces deux scélérats, les a donc livrés à la justice de l’inquisition! En parlant de cette sorte, je me sentis saisir d’effroi; il me prit un tremblement universel, et mes esprits se troublèrent au point que je pensai m’évanouir. La liaison que j avois eue avec ces fripons , l’aventure de Xelva , enfin tout ce que nous avions fait ensemble , vint dans ce moment s offrir à ma pensée , et je m’imaginai ne pouvoir assez remercier Dieu de m’avoir préservé du scapulaire et des carochas.

Lorsque la cérémonie fut achevée , je m en retournai à mon hôtellerie, tout tremblant du spectacle affreux que je venois de voir; mais les images affligeantes dont j’avois l’esprit rempli se dissipèrent insensible-

• Ou appelle parrains t outes les personnes que l’inquisiteur nomme pour accompagner les prisonniers dans 1 ’auto-da-fè , et qui sont obligées d’en répondre. ( Note de Te Sage. )

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