‹ Œuvres de Le SageChapitre 222 sur 262 · LIVRE X 1 1, C.M , U1. I. 4.9r · texte numérisé non relu

LIVRE X 1 1, C.M , U1. I. 4.9r

ment, et je ne pensai plus qu'à me bien acquitter île la commission dont mon maître in avoil charge. J attendis avec impatience 1 heure de la comédie pour y aller, jugeant que c’étoit par la que je devois commencer; et, sitôt qu’elle fut venue, je me rendis au théâtre , oii je m’assis auprès d’un chevalier d Alcantara. J'eus bientôt lie conversation avec lui. Seigneur, lui dis-je , est-il permis à un étranger d'oser vous faire une question? Seigneur cavalier, me répondit-il fort poliment, c’est de quoi je me tiendrai fort honoré. On m'a vanté , repris-je , les comédiens de Tolède ; auroiton eu tort de m’en dire du bien ? Non , repartit le chevalier, leur troupe n’est pas mauvaise; il y a même parmi eux de grands sujets : vous verrez entre autres la belle Lucrèce, une actrice de quatorze ans, qui vous étonnera. Vous n’aurez pas besoin , lorsqu’elle se montrera sur la scène , que je vous la fasse remarquer ; vous la démêlerez aisément. Je demandai au chevalier si elle joucroit ce jour-là. Il me répondit, qu’oui, et même qu’elle avoit un rôle très brillant dans la pièce qu’on a 1 loi t représenter.

La comédie commença. Il parut deux actrices qui n avoient rien négligé de tout ce qui pouvoit contribuer à les rendre charmantes; mais , malgré 1 éclat de leurs diamants, je ne pris ni l’une ni l’autre pour celle que j attendois. Le chevalier d Alcantara m avoit si fort prévenu en faveur de Lucrèce, que je ne pouvois la deviner qu'en la voyant elle-même. Enfin cette belle Lucrèce sortit du fond du théâtre, et son arrivée sur la scène fut annoncée par un battement de mains long et général. Mil la voici, dis-je en moi-même :

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Quoi air de noblesse ! que de grâces! les beaux yeux! la piquante créature ! Effectivement j’en fus fort satisfait, ou plutôt sa personne me frappa vivement. Dès la première tirade de vers qu'elle récita, je lui trouvai du naturel, du feu , une intelligence au-dessus de son âge, et je joignis volontiers mes applaudissements à ceux qu'elle reçut de toute l'assemblée pendant la pièce. Eli bien ! me dit le chevalier , vous voyez comme Lucrèce est avec le public ? Je n’en suis pas surpris, lui répondis-je. Vous le seriez encore moins , me répliqua-t-il , si vous l’entendiez chanter ; c’est une sirène : malheur à ceux qui l’écoutent sans avoir pris la précaution d’Ulysse? Sa danse, poursuivit-il, n’est pas moins redoutable; ses pas, aussi dangereux que sa voix, charment les yeux , et forcent les cœurs à se rendre. Sur ce pied-là, m’écriai-je, il faut donc avouer que c’est un prodige. Quel heureux mortel a le plaisir de se ruiner pour une si aimable tille ? Elle n’a point d’amant déclaré, me dit-il, et la médisance même ne lui donne aucune intrigue secrète : cependant, ajoutat-il, elle pourroit en avoir; car Lucrèce est sous la conduite de sa tante Estelle, qui sans contredit est la plus adroite de toutes les comédiennes.

Au nom d’Estelle, j’interrompis avec précipitation le chevalier, pour lui demander si cette Estelle étoil une actrice de la troupe de Tolède. C’en est une des meilleures, me dit-il. Elle n’a pas joué aujourd’hui, cl nous n’y avons pas gagné; elle fait ordinairement la suivante, et c’est un emploi qu’elle remplit admirablement bien. Qu’elle fait voir d’esprit dans son jeu! peutêtre même en met-elle trop; mais c’est un beau défaut

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