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qui doit trouver grâce. Le chevalier inc dit donc des merveilles de cette Estelle; cl, sur le portrait qu'il me fit de sa personne, je ne doutai point (pie ce ne lut Laure, cette meme Laure dont j’ai tant parle dans mon histoire, et que j’avois laissée à Grenade.
Pour en être plus sur, je passai derrière le théâtre après la comédie. Je demandai Estelle; et, la cherchant des yeux partout, je la trouvai dans les foyers, où elle s’entretenoit avec quelques seigneurs, qui 11e regardoient peut-être en elle que la tante de Lucrèce. Je m’avançai pour saluer Laure; mais, soit par fantaisie, soit pour me punir de mon départ précipite de la ville de Grenade, elle ne fit pas semblant de me connoître, et reçut mes civilités d un air si sec, que j en lus un peu déconcerté. Au lieu de lui reprocher en riant son accueil glacé, je fus assez sot pour m’en fâcher; je me retirai même brusquement, et je résolus dans ma colère de m’en retourner à Madrid dès le lendemain. Pour me venger de Laure, disois-je, je ne veux pas que sa nièce ait l’honneur de paroître devant le roi; je n’ai pour cela qu'à faire au ministre le portrait qu’il me plaira de Lucrèce : je n’ai qu’à lui dire qu’elle danse de mauvaise grâce, qu il y a de 1 aigreur dans sa voix, et qu’enfin ses charmes ne consistent que dans sa jeunesse, je suis assuré que son excellence perdra l'envie de 1 attirer à la cour.
Telle étoit la vengeance que je 111e promettois de tirer du procédé de Laure à mon égard ; mais mon ressentiment ne fut pas de longue durée. Le jour suivant, comme je me préparois a partir, un petit laquais entra dans ma chambre, et 111e dit : Voici un billet que j’ai
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à remettre au seigneur de Santillane. C’est moi, mon enfant, lui répondis-je en prenant la lettre que j’ouvris, et qui contenoit ces paroles : Oubliez la maniéré dont vous Jules reçu hier au soir dans les foyers comiques , et laissez-vous conduire ou le porteur vous mènera. Je suivis aussitôt le petit laquais, qui, quand nous fûmes auprès de la comédie , m’introduisit dans une fort belle maison , où, dans un appartement des plus propres, je trouvai Laure à sa toilette.
Eli e se leva pour m’embrasser, en me disant : Seigneur Gil Blas, je sais bien que vous n’avez pas sujet d’être content de la réception que je vous ai faite quand vous m’êtes venu saluer dans nos foyers : un ancien ami comme vous étoit en droit d’attendre de moi un accueil plus gracieux; mais je vous dirai pour m’excuser que j’étois de la plus mauvaise humeur du monde. Lorsque vous vous êtes montré à mes yeux , j'étois occupée de certains discours médisants qu’un de nos messieurs a tenu sur le compte de ma nièce, dont l’honneur m’intéresse plus que le mien. Votre brusque retraite, ajouta-t-elle, me fit tout à coup apercevoir de ma distraction , et dans le moment je chargeai mon petit laquais de vous suivre pour savoir votre demeure, dans le dessein de réparer aujourd'hui ma faute. Elle est toute réparée, lui dis-je, ma chère Laure; n’en parlons plus : apprenons-nous plutôt mutuellement ce qui nous est arrive depuis le jour malheureux où la crainte d'un juste châtiment me fit sortir de Grenade avec précipitation. Je vous laissai, s'il vous en souvient, dans un assez grand embarras : comment vous en tirâtes-vous? Malgré tout l’esprit que vous avez, avouez que ce ne
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fut pas sans peine. N csl-il pas vrai que vous eûtes besoin de toute votre adresse pour apaiser votre amant portugais? Point du tout, répondit Laure; 11e savezvous lias bien qu'en pareil cas les hommes sont si foibles, qu’ils épargnent quelquefois aux femmes jusqu’à la peine de se justifier?
Je soutins, continua-t-elle, au marquis de Marialva que tu étois mon frère. Pardonnez-moi , monsieur de Santillane, si je vous parle aussi familièrement qu’autrefois; mais je ne puis me défaire de mes vieilles habitudes. Je te dirai donc que je payai d’audace. Ne voyez-vous pas, dis-je au seigneur portugais, que tout ceci est l’ouvrage de la jalousie et de la fureur? Nareissa, 111a camarade et ma rivale, enragée de me voir posséder tranquillement un cœur qu elle a manqué, 111’a joué ce tour-là que je lui pardonne; car enfin il est naturel à une femme jalouse de se venger. Elle a corrompu le sous-mouclieur de chandelles, qui , pour servir son ressentiment , a l’effronterie de dire qu’il m’a vue à Madrid femme de chambre d’Arsénie. Ilien 11’est plus faux : la veuve de don Antonio Coello a toujours eu des sentiments trop relevés, pour vouloir se mettre au service d’une fille de théâtre. D’ailleurs ce qui prouve la fausseté de cette accusation et le complot de mes accusateurs, c’est la retraite précipitée de mon frère; s'il étoit présent, il pourroit confondre la calomnie; mais Narcissa sans doute aura employé quelque nouvel artifice pour le faire disparoître.
Quoique ces raisons, poursuivit Laure, ne fissent pas trop bien mon apologie, le marquis eut la bonté de s’en contenter; et ce débonnaire seigneur continua
de m’aimer jusqu’au jour qu’il partit de Grenade pour retourner en Portugal. Véritablement son départ suivit de fort près le tien, et la femme de Zapata eut le plaisir de me voir perdre l'amant que je lui avois enlevé. Après cela, je demeurai encore quelques années à Grenade; ensuite, la division s’étant mise dans notre troupe ( ce qui arrive quelquefois parmi nous ), tous les comédiens se séparèrent : les uns s’en allèrent à Séville , les autres à Cordoue , et moi je vins .à Tolède, où je suis depuis dix ans avec ma nièce Lucrèce, que tu as vue jouer hier au soir, puisque tu étois à la comédie.
Je ne pus m’empéclier de rire dans cet endroit. Laure m’en demanda la cause. Ne la devinez-vous pas bien? lui dis -je. Vous n'avez ni frère ni sœur, par conséquent vous ne pouvez être tante de Lucrèce. Outre cela, quand je calcule en moi-même le temps qui s’est écoulé depuis notre dernière séparation , et que je confronte ce temps avec le visage de votre nièce , il me semble que vous pourriez être toutes deux encore plus proches parentes.
Je vous entends, monsieur Gil Blas , reprit en rougissant un peu la veuve de don Antonio ; comme vous saisissez les époques ! Il n’y a pas moyen de vous eu faire accroire. Eli bien oui , mon ami, Lucrèce est fille du marquis de Marialva et la mienne : elle est le fruit de notre union ; je ne saurois te le celer plus longtemps. Le grand eflort que vous faites, lui dis-je, ma princesse , en me révélant ce secret , après in avoii fait confidence de vos équipées avec l’économe de l' hôpital de Zamora! Je vous dirai de plus que Lucrèce