LIVRE XII, cri A P. II
la troupe du prince, et leur premier soin fui de m’en donner avis par un billet. Je me rendis dans le moment à cet hôtel, où, après mille offres de service de ma part, et autant de remcrcîinents de la leur, je les laissai se préparer à leur début, que je leur souhaitai heureux et brillant.
Elles se firent annoncer au public comme deux actrices nouvelles que la troupe du prince venoit de recevoir par ordre de la cour. Elles débutèrent dans une comédie qu’elles avoient coutume de jouer à Tolède avec applaudissement.
Dans quel endroit du monde n’aime-t-on pas la nouveauté en fait de spectacles? Il se trouva ce jour-là , dans la salle des comédiens, un concours extraordinaire de spectateurs. On juge bien que je ne manquai pas cette représentation. Je souffris un peu avant que la pièce commençât. Tout prévenu que j’étois en faveur des talents de la mère et de la fille, je tremblai pour elles, tant j’étois dans leurs intérêts. Mais à peine eurentelles ouvert la bouche, quelles mutèrent toute ma crainte par les applaudissements qu’elles reçurent. Ou regarda Estelle comme une actrice consommée dans le comique, et Lucrèce comme un prodige pour les rôles d’amoureuses. Cette dernière enleva tous les cœurs. Les uns admirèrent la beauté de ses yeux, les autres furent touchés de la douceur de sa voix ; et tous , frappés de ses grâces et du vif éclat fie sa jeunesse, sortirent enchantés de sa personne.
Le comte-duc, qui prenoit encore plus de part (pie je ne croyois au début de cette actrice, él oit à la comédie ce soir-là. Je le vis sortir sur la fin de la pièce.
fort satisfait, à ce qu'il me parut, de nos deux comédiennes. Curieux de savoir s’il en étoit véritablement bien affecté, je le suivis chez lui; et m introduisant dans son cabinet, où il venoit d'entrer: Eli bien! monseigneur, lui dis-je, votre excellence est-elle contente de la petite Marialva? Mon excellence, répondit-il en souriant, seroit bien difficile, si elle refusoitde joindre son suffrage à celui du public. Oui, mon enfant, ton voyage de Tolède a été heureux. Je suis charmé de ta Lucrèce, et je ne doute pas que le roi ne prenne plaisir à la voir.