LIVRE XII, CII AP. XL 53j
maître d’école à Corinthe. Mon maître sourit de ma réponse , et ne me sut pas mauvais gré de la comparaison.
Nous étions tous ravis au château de voir le patron, supérieur à sa disgrâce , trouver des charmes dans une vie si différente de celle qu’il avoit toujours menée , lorsque nous nous aperçûmes avec douleur qu'il changeoit à vue d’œil. Il devint sombre, rêveur, et tomba dans une mélancolie profonde. Il cessa de jouer avec nous, et ne parut plus sensible à tout ce que nous pouvions inventer pour le divertir. Il s’enfermoit après son dîner dans son cabinet, où il demeuroit tout seul jusqu’au soir. Nous nous imaginions que sa tristesse étoit causée par des retours de sa grandeur passée; et, dans cette opinion, nous lâchions après lui le père dominicain, dont pourtant l'éloquence ne pouvoit triompher de la mélancolie de monseigneur , laquelle, au lieu de diminuer, sembloit aller en augmentant.
Il me vint dans l'esprit que la tristesse de ce ministre pouvoit avoir une cause particulière qu'il ne vouloit pas dire; ce qui me fit former le dessein de lui arracher son secret. Pour y parvenir, j’épiai le moment de lui parler sans témoin; et, l'ayant trouvé : Monseigneur, lui disje d’un air mêlé de respect et d’affection , est-il permis à O il Blas d’oser faire une question à son maître? Tu peux parler, me répondit-il ; je te le permets. Qu’est devenu, repris-je, cet air content qui paroissoit sur le visage de votre excellence ? N’auriez-vous plus l'ascendant que vous aviez pris sur la fortune? Votre faveur perdue exciteroit-elle en vous de nouveaux regrets? Seriez-vous replongé dans cet abîme d’ennuis d’où votre vertu vous avoit tiré? Non, grâces au ciel, repartit le
ministre, ma mémoire n’est plus occupée du personnage que j’ai (ait h la cour, et j'ai pour jamais oublié les honneurs qu’on m’y a rendus. Eh! pourquoi donc, lui répliquai-je , si vous avez la force de n'en plus rappeler le souvenir, avez-vous la foiblesse de vous abandonner à une mélancolie qui nous alarme tous? Qu'avez-vous, mon cher maître? poursuivis-je en me jetant à ses genoux ; vous avez sans doute un secret chagrin qui vous dévore : pouvez-vous en faire un mystère à Santillane, dont vous connoissez la discrétion, le zèle et la fidélité? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance?
Tu la possèdes toujours, me dit monseigneur; mais je t’avouerai que j’ai de la répugnance à te révéler ce qui fait le sujet de la tristesse oîi tu me vois enseveli; cependant je ne puis tenir contre les instances d'un serviteur et d’un ami tel que toi. Apprends donc ce qui fait ma peine ; ce n’est qu’au seul Santillane que je puis me résoudre à faire une pareille confidence. Oui, continua-t-il , je suis la proie d’une noire mélancolie qui consume peu à peu mes jours : je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi sous une forme effroyable. J’ai beau me dire à moi-même que ce n'est qu'une illusion , qu'un fantôme qui n'a rien de réel , ses apparitions continuelles me blessent la vue et m’inquiètent. Si j’ai la tête assez forte pour être persuadé qu’en voyant ce spectre je ne vois rien , je suis assez foiblc pour m’affliger de cette vision. Voilà ce que tu m’as forcé de te dire, ajouta-t-il; juge à présent si j’ai tort de vouloir cacher à tout le monde la cause de ma mélancolie.