LIVRE X I r, CH AP. VI
j'appris avec autant de douleur que d'étonnement, une chose si extraordinaire, et qui supposoit un dérangement dans la machine. Monseigneur, dis-je au ministre, cela 11c viendroit-il point du peu de nourriture (jue vous prenez? car votre sobriété est excessive. C est ce que j'ai pensé d'abord, répondit-il; et, pour éprouver si e’étoit à la diète que je m’en devois prendre, je mange depuis quelques jours plus qu’a l’ordinaire; el tout cela est inutile, le fantôme 11e disparoît point. Il disparaîtra, repris-je pour le consoler; et si votre excellence vouloit un peu se dissiper en jouant encore avec ses fidèles serviteurs, je crois qu’elle ne tarderoit guère à se voir délivrée de ses noires vapeurs.
Peu de temps après cet entretien, monseigneur tomba malade; et, sentant que l'affaire deviendrait sérieuse, il envoya chercher deux notaires à Madrid, pour leur faire faire son testament. Il fit venir aussi trois fumeux médecins qui avoient la réputation de guérir quelquefois leurs malades. Aussitôt que le bruit de l'arrivée de ces derniers se répandit dans le château, 011 n'y entendit que des plaintes et des gémissements; on v regarda la mort du maître comme prochaine, tant on y étoit prévenu contre ces messieurs! Ils avoient amené avec eux un apothicaire et un chirurgien, ordinaires exécuteurs de leurs ordonnances. Ils laissèrent d’abord les notaires faire leur métier, après quoi ils se disposèrent à faire le leur. Comme ils étoient dans les principes du docteur Sangrado, dès la première consultation ils ordonnèrent saignées sur saignées, en sorte qu'au bout de six jours ils réduisirent le comteduc à l'extrémité, et le septième ils le délivrèrent de sa vision.
54ü GIL BLAS.
Après la mort de ce ministre, il régna dans le château de Loeches 1 une vive et sincère douleur. Tous ses domestiques le pleurèrent amèrement. Bien loin de se consoler de sa perte par la certitude d’ètre compris dans son testament, il n’y en avoit pas un qui n’eût volontiers renoncé à son legs pour le rappeler à la vie. Pour moi, qu’il avoit le plus chéri, et qui m’étois attaché à lui par pure inclination pour sa personne, j’en fus encore plus touché que les autres. Je doute qu’Antonia m’ait coûté plus de larmes que le comte-duc.
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