‹ Œuvres de Le SageChapitre 27 sur 262 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

l)L> l'accueil q ne les comédiens de Grenade firent. a Gil J) /a s , et d'une nouvelle reconnaissance qui se fit dans les foyers de la coniedie.

Belles espérances qui seront trompées.

Dans le moment que Laure achevoit. de raconter * son histoire, il arriva une vieille comédienne de ses \oisines, qui venoit la prendre en passant pour aller a la comédie. Cette vénérable héroïne de théâtre eut été propre à jouer le personnage de la déesse Cotys r. Nia sœur ne manqua pas de présenter son frère a cette ligure surannée, et là-dessus grands eomplimens de part et d’autre.

Je les laissai toutes deux, en disant à la veuve de l’économe que je la rejoindrons au théâtre, aussitôt que j'aurois fait porter mes hardes chez le marquis de Marialva dont elle m'enseigna la demeure. J'allai d’abord

1 Cotys ou Cotytto, fut ( liez les anciens la déesse de la déhanche. Ses mv stères infâmes se célebroient la nuit. Les La). les, qui etoienl ses j )i êtres , noyèrent Eupolis, un poète comique, pour le punir d’avoir osé les démasquer en plein théâtre; r ais je ne conçois pas pourquoi Le Sage lait ici de cette deesse v.otv s le S\ inhole de la \ u illesse , et je ne sais comment expliquer ce passage, a moins de supposer tpte la mémoire de Le Sage a pu se tromper sur le nom, et mettre Cote s pour C\ hèle qui étant la mère des dieux , l.ala ilciim parla , cenlum compléta nepotes , ne devoit pas être jeune, et pouvait fournir le vrai typ c d une figure

suramuc .

à la chambre que j’avois louée, d’où, après avoir salisfait mon hôtesse, je me rendis avec un homme chargé de ma valise à un grand hôtel garni oii mon nouveau maître étoit loge. Je rencontrai à la porte son intendant, qui me demanda si je n’étois point le frère de la daine Jistelle. Je répondis qu’üui. Soyez donc le bienvenu, reprit-il, seigneur cavalier. Le marquis de Marialva, dont j'ai l’honneur d’être intendant, m’a ordonné de vous bien recevoir. On vous a préparé une chambre; je vais, s il vous plaît, vous y conduire pour vous en apprendre le chemin, il me fît monter tout au haut de la maison, et entrer dans une chambre si petite , qu’un lit assez étroit, une armoire et deux chaises la remplissoient. C’etoit là mon appariement. Vous ne serez pas ici fort au large, me dit mon conducteur; mais en récompense je vous promets qu'à Lisbonne vous serez superbement logé. J’enfermai ma valise dans l’armoire dont j’emportai la clef, et je demandai à quelle heure on soupoit. Il me fut répondu à cela que le seigneur portugais ne faisoit pas d’ordinaire chez lui, et qu’il donnoit à chaque domestique une certaine somme par mois pour se nourrir. Je fis encore d’autres questions, et j’appris que les gens du marquis étoient d’heureux fainéants. Ajirès un entretien assez court , je quittai l’intendant pour aller trouver Laure , en m’occupant agréablement du présage que je concevois île ma nouvelle condition.

Sitôt que j’arrivai à la porte de la comédie, et que je me dis frère d'Estelle, tout me fut ouvert. Vous eussiez vu les gardes s’empresser à me faire un passage, comme si j’eusse été un des plus considérables seigneurs

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de Crenade. Tous les gagistes, receveurs de marques et de contre-marques que je rencontrai sur mon chemin, me firent de profondes révérences. Mais ce que je voudrais pouvoir bien peindre au lecteur, c’est la réception sérieuse que 1 on nie fit comiquement dans les loyers , oit je trouvai la troupe tout habillée cl prête à commencer. Les comédiens et les comédiennes, a qui Laure me présenta, vinrent fondre sur moi. Les hommes m'accablèrent d’embrassades; et les femmes à leur tour, appliquant leurs visages enluminés sur le mien, le couvrirent de rouge et de blanc. Aucun ne voulant ctre le dernier a me faire compliment, ils se mirent tous ensemble a me parler. Je ne pouvois suffire a leur répondre ; mais ma sœur vint à mon secours, et sa langue exercée ne me laissa en reste avec personne.

Je n'en fus pas quitte pour les accolades des acteurs et des aeti ices : il me fallut essuyer les civilités du décorateur, des violons, du souffleur, du moucheur et du sous-moucheur de chandelles, enfin de tous les valets de théâtre, qui sur le bruit de mon arrivée accoururent pouf me considérer, ll sembloit que tous ces gens-là lussent des enfants trouves qui n a voient jamais vu de frère.

Cependant on commença la pièce. Alors quelques gentilshommes qui étoicnt dans les loyers coururent se placer pour l’entendre ; et moi , en enfant de la balle, je continuai de in entretenir avec ceux des acteurs qui n étoient pas sur la scene. 11 y en avoit un parmi ces derniers qu on appela devant moi Melehior. Ce nom me frappa. Je considérai avec attention le personnage

Gil lilas. ir. r

qui le portoit, cl il inc sembla que je l’avois vu quelque part. Je me le remis enfin, et le reconnus pour ce Melehior Zapata , ce pauvre comédien de campagne, qui, comme je l'ai dit dans le premier volume de mon histoire, trempoitdes croûtes de pain dans une fontaine.

Je le pris aussitôt en particulier, et je lui dis : Je suis bien trompe si vous n êtes pas ce seigneur Melehior avec qui j'ai eu l’honneur de déjeuner un jour au boni d’une claire fontaine, entre Yalladolid et Ségovie. J étois avec un garçon bat hier. Nous portions quelques provisions que nous joignîmes aux vôtres . et nous limes tous trois un petit repas qui fut assaisonné de mille agréables discours. Zapata se mit a rêver quelques moments, ensuite il me répondit: Vous me parlez d’une chose que j’ai peu de peine à me rappeler. Je revenois alors de débuter à Madrid, et je re-~ tournois à Zamora. Je me souviens même que j’étois fort mal dans mes affaires. Je m’en souviens bien aussi, lui répliquai-je, à telles enseignes que vous portiez un pourpoint doublé d’affiches de comédie. Je n ai pas oublié non plus que vous vous plaigniez dans ce tempslà d’avoir une femme trop sage. Oh! je ne m’en plains plus à présent , dit avec précipitation Zapata. Vive Dieu! la commère s’est bien corrigée de cela, aussi en ai-je le pourpoint mieux doublé.

J'allois le féliciter sur ce que sa femme étoit devenue raisonnable, lorsqu'il fut obligé de me quitter pour paraître sur la scène. Curieux de connoître sa femme . je m’approchai d’un comédien pour le prier de me la montrer; ce qu’il lit en me disant : Vous la voyez, c’est Narcissa , la plus jolie de nos dames après votre sœur.

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