‹ Œuvres de Le SageChapitre 34 sur 262 · LIVRE VIT, Cil A P. X · texte numérisé non relu

LIVRE VIT, Cil A P. X

l‘heurc qu'il est, manger avec mon maître, puisqu’il m'a honoré d'une commission qui me donne cette prérogative, et dont je viens m’acquitter. Il n'aura pas le plaisir de vous entretenir ce matin, comme il se l’étoit proposé; mais pour vous en consoler, d soupera ce soir avec vous; et il vous envoie son portrait , qui me pareil avoir quelque chose encore de plus consolant.

.le lui remis aussitôt la hoîte, qui , par le vif éclat des brillants dont elle étoit garnie, lui réjouit infiniment la vue. Elle l'ouvrit; et l’ayant fermée, après avoir considéré la peinture par manière d'acquit, elle revint " aux pierreries. Elle en vanta la beauté, et me dit en souriant : Voilà des copies que les femmes de théâtre aiment mieux que les originaux.

Je lui appris ensuite que le généreux Portugais, en me chargeant du portrait, m'avoit gratifié d’une bourse de cinquante pistoles. Je t’en fais mon compliment, me dit-elle; ce seigneur commence par oîi même il est rare que les autres finissent. C’est à vous, mon adorable, lui répondis-je, que je dois ce présent; le marquis ne me l'a fait qu’à cause de la fraternité. Je voudrois , répliqua-t-elle, qu'il t’en fît de semblables chaque jour. Je ne puis te dire jusqu’à quel point tu m’es cher. Dès le premier instant que je t’ai vu, je me suis attachée à toi par un lien si fort, que le temps n’a pu le rompre. Eorsque je te perdis à Madrid, je ne désespérai pas de te retrouver; et hier, en te revoyant, je te reçus comme un homme qui revenoit à moi nécessairement. En un mot, mon ami, le ciel nous a destinés l'un pour l’autre, lu seras mon mari, mais il faut nous enrichir auparavant. Ea prudence demande que nous commencions

76 gil blas.

par là. Je veux avoir encore trois ou quatre galanteries

pour te mettre à ton aise.

Je la remerciai poliment de la peine qu’elle vouloit bien prendre pour moi, et nous nous engageâmes insensiblement dans un entretien qui dura jusqu’à midi. Alors je me retirai, pour aller rendre compte à mon maître de la manière dont on avoit reçu son présent. Quoique Laure ne m’eût point donné d’instruction làdessus, je ne laissai pas de composer en chemin un beau compliment que je me proposois de faire de sa part; mais ce fut autant de bien perdu. Car lorsque j’arrivai à l’hôtel, on me dit que le marquis venoit de sortir; et il étoit décidé que je ne le reverrois plus, ainsi qu’on le peut lire dans le chapitre suivant.

CHÀFITRE XI.

De la nouvelle que Gil Blas apprit , et qui fut un coup de foudre pour lui.

Pressentiment fâcheux. — Fuite précipitée. — Changement de roule

Je me rendis à mon auberge, oit rencontrant deux hommes d’une agréable conversation , je dînai et demeurai à table avec eux jusqu'à l’heure de la comédie. Alors nous nous séparâmes. Ils allèrent à leurs affaires , et moi je pris le chemin du théâtre. Il faut remarquer en passant que j’avois tout sujet d’être de belle humeur : la joie avoit régné dans l’entretien que je venois d’avoir avec ccs cavaliers ; la face de ma fortune étoit

LIVRE Vil, Cil AE. X I dos plus riantes; cl pourtant je me laissois aller à la tristesse, sans pouvoir m’en défendre. Qu on dise après cela qu'on ne pressent point les malheurs qui nous menacent!

Comme j entrois dans les foyers, Melchior Zapala vint à moi, et me dit tout bas de le suivre. Il me mena clans un endroit particulier de l’hôtel, et me tint ce* discours : Seigneur cavalier, je me lais un devoir de nous donner un avis très important. Vous savez que le marquis de Marial va s’étoit d’abord senti du goiil pour ISarcissa mon épouse; il a voit meme déjà pris jour " pour venir manger de mon aloyau , lorsque l’artilieieusc Estelle trouva moyen de rompre la partie, et d’attirer chez elle ce seigneur portugais. Vous jugez bien qu’une comédienne ne perd pas une si bonne proie sans dépit. Ma femme a cela sur le cœur. Il n’y a rien qu’elle ne fut capable de faire pour se venger; et par malheur [jour vous, elle en a une belle occasion. Hier, si vous vous en souvenez, tous nos gagistes accoururent pour vous voir. Le sous-moucheur de chandelles dit à quelques personnes de la troupe qu’il vous reeonnoissoit, et que vous n’étiez rien moins que le frère d’Estelle.

Ce bruit, ajouta Melchior, est venu aujourd’hui aux oreilles de Narcissa, qui n’a pas manqué d’en interroger l’auteur; et ce gagiste le lui a confirmé. Il vous a, dit-il, connu valet d’Arsénie dans le temps qu’Estellé, sous le nom de Laure, la servoit à Madrid. Mon épouse, charmée de cette découverte, en fera part au marquis de Marialva, qui doit venir ce soir à la comédie; réglezvous là-dessus. Si vous n otes pas effectivement hère d’Estelle, je vous conseille en ami , el à cause de notre

ancienne eonnoissance , de pourvoir à votre sûreté. Narcissa qui ne demande qu’une victime, m’a permis de vous avertir de prévenir par une prompte fuite quelque sinistre accident.

Il y auroit eu du superflu à m’en dire davantage. Je rendis grâce de eet avertissement à l'histrion, qui vit bien à mon air effrayé que je n’étois pas homme à donner un démenti au sous-moucheur de chandelles, comme en effet je ne me sentois nullement d’humeur à porter jusque-là l’effronterie. Je ne fus pas même tenté d’aller dire adieu à Laure , de peur qu’elle ne voulût m’engager à payer d’audace. Je eoncevois bien qu’elle étoit assez bonne comédienne pour se tirer d’un si mauvais pas; mais je ne voyois qu’un châtiment infaillible pour moi, et je n’étois pas assez amoureux pour le braver. Je ne songeai qu’à me sauver avec mes dieu* pénates, je veux dire avee mes hardes. Je disparus de l’hôtel en un clin d’œil; et je lis en moins de rien enlever et transporter ma valise chez un muletier qui devoit le jour suivant partir à trois heures du matin pour Tolède. J’aurois souhaité d’être déjà chez le comte de Polan, dont la maison me paroissoit le seul asile qui fût sûr pour moi. Mais je n'y étois pas encore ; et je ne pouvois sans inquiétude penser au temps qui me restoit à passer dans une ville où j’appréhendois qu’on ne me cherchât dès la nuit même.

Je ne laissai pas d’aller souper à mon auberge, quoique je fusse aussi troublé qu’un débiteur qui sait qu’il y a des alguazils à ses trousses. Ce que je mangeai ce soir-là ne lit pas, je crois, un excellent chvle dans mon estomac. Misérable jouet de la crainte, j’examinois

Li \ HE Vil, CJIAP. X !

toutes les personnes qui entroient clans la sali»’; et quand par malheur il y venoit des gens de mauvaise mine, ee qui n est pas rare dans ces endroits-là, je frissonnois de peur. Vprès avoir soupe clans de continuelles alarmes, je me levai de table, et m’en retournai chez mon muletier, où je me jetai sur de la paille fraîche jusqu’à 1 heure du départ.

On peut dire cpic ma patience fut bien exercée pendant ce temps-là ; mille désagréables pensées vinrent m’assaillir. Si quelquefois je m'assoupissois ; je voyois le marquis furieux qui meurtrissoit de coups le beau * visage de Laure, et brisoit tout chez elle; ou bien je l’entendois ordonner à ses domestiques de me faire mourir sous le bâton. Je me reveillois là-dessus en sursaut; et le réveil, qui est ordinairement si doux après un songe affreux, me devenoit plus cruel encore que mon songe.

Heureusement le muletier me retira d’une si grande peine, en venant m’avertir que ses mules étoient prêtes, le Jus aussitôt sur pied, et grâces au ciel je partis radicalement guéri de Laure 1 et de la chiromancie. A mesure que nous nous éloignions de Grenade, mon esprit reprenoit sa tranquillité. Je commençai à m’entretenir avec le muletier; je ris de quelques plaisantes histoires cju il me raconta, et je perdis insensiblement toute ma frayeur. Je dormis d'un sommeil paisible à Lbeda , où nous allâmes coucher la première journée, et la quatrième nous arrivâmes à Tolède. Mon premier som lut de m informer de la demeure du comte de

Nous retrouverons Laure dans la suite de cette histoire, et Gil ol.ts la lera venir de Tolède à Madrid , livre xii , chapitres i et ir.

8o GIL J3LAS.

Polan, et je m'y rendis, bien persuadé qu’il ne soûllriroit pas que je fusse loge ailleurs que chez lui. Mais je comptois sans mon hôte. Je ne trouvai au logis que le concierge, qui me dit que son maître étoit parti la veille pour le château de I.eyva , d’où on lui avoit mandé que Séraphine étoit dangereusement malade.

Je ne m’étois point attendu à l'absence du comte : elle diminua la joie que j’avois d'être à Tolède, et fut cause que je pris un autre dessein. Me voyant si près de Madrid , je résolus d'y aller: Je fis réflexion que je pourrois me pousser à la cour, où un génie supérieur, à ce que j’avois ouï dire, n’étoit pas absolument nécessaire pour s’avancer. Dès le lendemain je me servis de la commodité d’un cheval de retour, pour me conduire à cette capitale de l'Espagne. La fortune m'y conduisoit, pour me faire jouer de plus grands rôles que ceux qu’elle m’avoit déjà fait faire.

Page 1