LIVRE VII, CH A P. Ml
l’our surcroît de mortification, il arriva un jour nu a sa barbe un poète produit parle ducd’Albe, ayant récité devant le roi un sonnet sur la naissance d'une infante, fui gratifié d’une pension de cinq cents ducats. Je crois que le capitaine mutilé en seroit devenu fou, si je n’eusse pris soin de lui remettre l’esprit. Qu’avez-vous? lui disje en le voyant hors de lui-même. Il n’y a rien là-dedans qui doive vous révolter. Depuis un temps immémorial les poètes ne sont-ils pas en possession de rendre les princes tributaires de ieurs muses ? 11 n’est point de tête couronnée qui n’ait quelques-uns de ces messieurs pour pensionnaires. Et, entre nous, ces sortes de pensions étant rarement ignorées de l’avenir , consacrent la libéralité des rois, au lieu que les autres qu’ils font sont souvent en pure perte pour leur renommée. Combien Auguste a-t-il donné de récompenses? combien at-d fait de pensions dont nous n avons aucune connoissance? Mais la postérité la plus reculée saura comme nous que \ irgile a reçu de eet empereur plus de deux cent mille ecus de bienfaits.
Quelque chose que je pusse dire à don Annibal, le huit du sonnet lui demeura sur l’estomac comme un plomb ; et, ne pouvant le digérer, il se résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoins auparavant, pour jouer de son reste, présenter encore un placet au duc de Lerine *. Aous allâmes pour cet effet tous deux
' Le duc (lc Lerine (D. François de Roxas de Sandovalj est un (n i sonnage historique. Nous le retrouverons plusieurs fois ci-après ; il doit fixer ici 1 époque des événements racontés par Gil Blas 11 r'1" d< ^ hilippe m, qui commence en i5()8 et finit en 1621. A on a \ « m in. ut au troue. Philippe lu, âgé de vingt et un ans .seulement.
chez ce premier ministre. Nous y rencontrâmes un jeune homme qui, après avoir salué le capitaine, lui dit d’un air affectueux : Mon cher et ancien maître, est-ce vous que je vois? Quelle affaire vous amène chez monseigneur? Si vous avez besoin d’une personne qui ait du crédit, ne m’épargnez pas; je vous offre mes services. Comment donc, Pédrille, lui répondit l'officier, à vous entendre il semble que vous occupiez quelque poste important dans cette maisou? Du moins, répliqua le jeune homme, y ai-je assez de pouvoir pour faire plaisir à un honnête Hidalgo comme vous. Cela étant, reprit le capitaine avec un souris, j’ai recours à votre protection. Je vous l'accorde, repartit Pédrille. Vous n’avez qu’à m’apprendre de quoi il est question, et je promets de vous faire tirer pied ou aile du premier ministre.
Nous n’eûmes pas sitôt mis au fait ce garçon si plein de bonne volonté, qu’il demanda oii demeuroit don Annihal; puis, nous ayant assuré que nous aurions de ses nouvelles le jour suivant, il disparut sans nous instruire de ce qu’il prétendoit faire, ni même nous dire s’il étoit domestique du duc de Derme. Je fus curieux de savoir ce que c’étoit que ce Pédrille qui me paroissoit si éveillé. C’est, me dit le capitaine, un garçon qui me servoit il y a quelques années, et qui, me voyant dans l’indigence, m’y laissa pour aller chercher une meilleure condition. Je ne lui sais point mauvais gré
parut ne prendre les rênes du gouvernement que pour les faire passer dans les mains de ce favori, qu’il lit d’abord grand d’Espagne, duc de Lerme et premier ministre. Nous le suivrons ici dans le reste de sa carrière.