LIVRE Vil, GH AP. X L l
Iication que vous sollicitez. Si on vous l’accorde, vous devrez uniquement cette grâce à la bonté du roi, qui veut bien se croire redevable à ceux de ses sujets qui ont bien servi l’état. Vous voyez par là, poursuivit le capitaine, que j’en dois encore de reste, et que j’ai bien la mine de m'en retourner comme je suis venu.
On s’intéresse pour un brave homme qu'on voit soufirir. Je l’exhortai à tenir bon; je m’offris à lui mettre au net gratuitement ses placets. J’allai meme jusqu’à lui ouvrir ma bourse , et à le conjurer d’v prendre tout l’argent qu’il voudroit. Mais il n’étoit pas de ces gens qui ne se le font pas dire deux fois dans une pareille occasion. Tout au contraire, se montrant très délicat làdessus, il me remercia fièrement de ma bonne volonté. Ensuite il me dit que pour n’être à charge à personne, il s’étoit accoutumé peu à peu à vivre avec tant de sobriété, que le moindre aliment suffisoit pour sa subsistance ; ce qui n’étoit que trop véritable. Il ne vivoit que de ciboules et d’ognons. Aussi n’avoit-il que la peau et les os. Pour n'avoir aucun témoin de ses mauvais repas, il s’enfermoit ordinairement dans sa chambre pour les faire. J’obtins pourtant de lui , à force de prières , que nous dînerions et souperions ensemble ; et, trompant sa fierté par une ingénieuse compassion, je me fis apporter beaucoup plus de viande et de vin <[u il n’en falloit pour moi. Je l’excitai à boire et à mangei . Il voulut d abord faire des façons; mais enfin d se rendit à mes instances. Après quoi , devenant insensiblement plus hardi, d m aida de lui-même à rendre mon plat net et à vider ma bouteille.
Lorsqu il eut bu quatre ou cinq coups, el réconcilié
son estomac avec une bonne nourriture : En vérité , me dit-il d’un air gai, vous êtes bien séduisant, seigneur Gil Blas; vous me faites faire tout ce qu’il vous plaît. Vous avez des manières engageantes, et qui m’ôtent jusqu’à la crainte d’abuser de votre humeur bienfaisante. Mon capitaine me parut alors si défait de sa bonté , que si j’eusse voulu saisir ce moment-là pour le presser encore d’accepter ma bourse, je crois qu’il ne l’auroit pas refusée. Je ne le remis point à cette épreuve; je me contentai de l’avoir fait mon commensal , et de prendre la peine non-seulement d’écrire ses placets, mais de les composer même avec lui. A force d’avoir mis des homélies au net, j'avois appris à tourner une phrase ; j’étois devenu une espèce d’auteur. Le vieil officier , de son côté , se piquoit de savoir bien coucher par écrit r. De sorte que travaillant tous deux par émulation , nous faisions des morceaux d’éloquence dignes des plus célèbres régents de Salamanque. Mais nous avions beau l’un et l’autre épuiser notre esprit à semer des fleurs de rhétorique dans ces placets , c’étoit , comme on dit, semer sur le sable. Quelque tour que nous prissions pour faire valoir les services de don Annibal, la cour n’y avoit aucun égard; ce qui n’engageoil pas ce vieil invalide à faire l’éloge des officiers qui se ruinent à la guerre. Dans sa mauvaise humeur il maudissoit son étoile, et donnoit au diable Naples, la Lombardie et les Pays-Bas.
1 Coucher par écrit, sans régime ou complément du verbe, est une expression qui paroît assez remarquable. Elle a vieilli depuis Le Sage. Boileau l’a employée avec un complément dans l’ Epi'tre à son Jardinier; mais c’étoit un mot qu’il prêtoit aux gens de son village.