‹ Œuvres de Le SageChapitre 42 sur 262 · I.l\ RE VII, C II A P. \|||. <p · texte numérisé non relu

I.l\ RE VII, C II A P. \|||. <p

réflexion et la fureur de faire de nouvelles pièces me détachèrent de 1 hôpital. L’amour de la poésie m’ôta celui des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux esprits, pour y former mon goût. Je demandai mon congé à l’administrateur, qui ne me le donna qu’à regret, tant ilavoit d'affection pour moi. Fabrice, me dit-il, pourquoi veux-tu me quitter? t’aurois-je donné, sans y penser, quelque sujet de mécontentement? Non , lui répondis -je, seigneur; vous êtes le meilleur de tous les maîtres, et je suis pénétré de vos bontés; mais vous savez qu’il faut suivre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois, lu as déjà pris racine à l’hôpital; tu es du bois dont on fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide pour t’occuper de fadaises. Tant pis pour toi, mon enfant.

L’administrateur, voyant qu’il combattoit inutilement mon dessein, me paya mes gages, et me lit présent d’une cinquantaine de ducats pour reconnoîire mes services. De manière qu’avec cela, et ce que je pouvois avoir grapille dans les petites commissions dont on a voit chargé mon intégrité, je fus en état , en arrivant à Madrid, de me mettre proprement; ce que je ne manquai pas de faire, quoique les écrivains de notre nation ne se piquent guère de propreté. Je connus bientôt L°pe de Vega Carpio 1 , Miguel Ce, vantes de Suave-

A oyez la note i de la page 53 de ce volume sur cet auteur prodigieux par sa fécondité , qui a fait , entre autres om rages, dix-lmit m ut-** pièces <lt, théâtre , dont on a trois cents d imprimées.

tira 1 cl les autres fameux auteurs; mais, préférablement à ces grands hommes, je choisis pour mon précepteur un jeune bachelier cordouan, l’incomparable don Louis de Gongora 2, le plus beau génie (pie l’Espagne ait jamais produit. 11 ne veut pas que ses ouvrages soient imprimés de son vivant; il se contente de les lire à ses amis. Ce qu’il a de particulier, c’est que la nature l a doué du rare talent de réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans les pièces satiriques : voilà son fort. Ce n’est pas, comme Lucilius 3, un fleuve bourbeux qui entraîne avec lui beaucoup de limon; c’est le Tage qui roule des eaux pures sur un sable d’or.

1 Auteur incomparable, et encore plus malheureux, de l’Histoire cle Don Quichotte. Il fut dans sa jeunesse un très bon poëte comique. Le duc de Lerme le traita cependant assez mal. Cervantes fit , pour se venger, son chef-d’œuvre de Don Quichotte, satire du premier ministre , ridiculement entêté de la chevalerie. Cervantes fut persécuté , et mourut de misère à Madrid en ifiifi. C’est assez le sort des grands hommes ; et l’on doit remarquer cette fatale destinée des deux premiers génies du Portugal et de l’Espagne.

Lisbonne avec raison se vante Du Camoens, qui fut sans pain.

L’Espagne est fière Je Ccrvante,

Qu’elle a laissé mourir de faim.

2 Gongora, plein d’esprit et avide de gloire , hasarda des ouvrages hérissés d’antithèses. Ces faux brillants gâtèrent le stvle poétique autant que Graciait défigura la prose, par la prétention d’un stvle énigmatique. Gongora-y-Argora , le prince des poêles, mourut en 1627. Baltazar Gracian mourut en i658.

3 Lucilius, auteur de satires latines , dont Horace a dit qu’il couloit en effet comme un fleuve bourbeux, mais dont il y avoit pourtant quelque chose à tirer.

C'um Jluerel lutulaitus , cr.it quod tullere 'Pelles.

Horat. Sat. L. x , xv.

i ti me fais, dis-je à Fabrice, un beau pol irait de ce bachelier, et je ne doute pas qu’un personnage de ce mérite-là n’ait bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il, tant bons que mauvais, se déchaînent contre lui. Il aime l’endure, dit l'un, les pointes, les métaphores et les transpositions. Ses vers, dit un autre, ont l’obscurité de ceux que les prêtres salions chantoient dans leurs processions, et que personne n’entendoit. 11 y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies, des dizains et des létrilles 1 , comme s'il avoit follement entrepris d’effacer les meilleurs écrivains dans tous lc> genres. Mais tous ces traits de jalousie ne font que s’émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude.

C est donc sous un si habile maître que j’ai fait mon apprentissage, et j’ose dire, sans vanité, qu’il y paroît. J ai si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avoueroit. Je vais , à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons oîi l’on me reçoit à merveille, et où j’ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j’ai le débit séduisant; ce qui ne nuit pas à mes compositions. Enfin je suis aimé de plusieurs seigneurs, et je vis surtout avec le duc de Médina Sidonia comme Horace vivoil avec Mecenas. Voila, poursuivit Fabrice, de quelle manière j’ai été métamorphosé en auteur. Je 11 ai plus rien à te conter. C’est à toi, Cil lilas, à chanter tes exploits!

Lctrille , mot particulier à la poésie espagnole , pour exprimer des madrigaux , de petits compliments , (le petites lettres en vers.

Gil tila>. ii.

Uors je pris la parole, et, supprimant toute circon*stance indifférente, je lui lis le détail qu’il demamloil. Après cela , il fut question de dîner. Il tira de son armoired’ébène,des serviettes, du pain, un rested’épaule de mouton rôti, une bouteille d’excellent vin, et nous nous mîmes à table avec toute la gaieté de deux amis cjiii se rencontrent après une longue séparation. Tu vois, me dit-il, ma vie libre et indépendante. Si je voulois suivre l’exemple de mes confrères, j irois tous les jours manger chez les personnes de qualité; mais, outre que l’amour du travail me retient souvent au logis, je suis un petit Aristippe. Je m’accommode également du grand monde et de la retraite, de l’abondance et de la frugalité.

Nous trouvâmes le vin si bon, q'u'il fallut tirer de l’armoire une seconde, bouteille. Entre la poire et le fromage, je lui témoignai que je scrois bien aise de voir quelqu’une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu’il me lut d’un air emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l’ouvrage si obscur, que je 11 y compris rien du tout. Il s’en aperçut. Ce sonnet, me dit-il, ne te paroît pas fort clair, n’est-ce pas? Je lui avouai ([lie j’y aurois voulu un peu plus de netteté. 1! se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, reprit-il, 11’est guère intelligible, tant mieux, mon ami! Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime 11e s’accommodent pas du simple et du naturel; c’est l’obscurité qui en fait tout le mérite. Il suffit que le poète croie s’y entendre. Tu te moques de moi, interrompisje. il faut du bon sens et de la clarté dans toutes les

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