LIVRE VII, Cil A P. XII F. y
poésies, de quelque nature qu’elles soienl; et si ton incomparable Eongora n écrit pas plus clairement (pie toi, je I avoue que j <’n rabats bien, (-est un poêle <pii ne peut tout au plus tromper que son siècle. Voyons présentement de ta prose.
-\unez me (ît voir une préface qu’il prétendoit, disoil-il, mettre à la tête d’un recueil de comédies qu’il a\oit sous la presse. Ensuite il me demanda ce que j’en pensois. Je ne suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet n’est qu’un pompe nx galimatias, et il y a dans la préfacé des exprès- ' sions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des phrases entortillées, pour ainsi dire. En un mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant! s’écria Fabrice, tu ne sais pas que tout prosateur 1 qui aspire aujourd'hui à la réputation d'une plume délicate, affecte cette singularité de style , ces expressions détournées qui te choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs hardis 2
1 Ce mot étoit nouveau lorsque Le Sage l’einployoit . et il ]’a mis
en italique. Le mot a fait fortune, mais il est resté isolé. Nous n’avons point de verbe qui soit à prosateur ce que versifier est à versificateur. '
2 Cm,, ou sU- novateurs hardis, etc. Ceci peut s’appliquer sans doute à la langue espagnole, du temps de Gongora et de Baltazar '.racian ; mais Le Sage en vouloit bien plus à MM. de Lamotte , de Eontenetle , Marivaux, etc. Il est certain qu’on se plaignoit, dans le temps ou d écn voit , de la corruption du style, et des néologismes, dont ou. fit tin dictionnaire. Il y a une épitre du 1*. Duce. ceau à '■ . -V <Ir ileu,y ’ avocat général, sur la Décadence du bon goût , qm date de la même époque et roule absolument sur le même sujet comme on le verra tout à l’heure.
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qui avons entrepris de changer la langue du blanc au noir; et nous en viendrons à bout, s’il plaît à Dieu, en dépit de Lope de Yega, de Solis, de Cervantes, et de tous les autres beaux esprits qui nous chicanent sur nos nouvelles façons de parler. Nous sommes secondés par un nombre de partisans de distinction; nous avons dans notre cabale jusqu’à des théologiens. 1
Apres tout, continua-t-il, notre dessein est louable; et., le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il y a tant d’honnêtes gens qui les estiment. Cela étoit fort bon à Athènes et à Rome, où tout le monde étoit confondu; et c’est pourquoi Socrate dit à Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Niais à Madrid nous avons un bon et un mauvais usage, et nos courtisans s’expriment autrement que nos bourgeois. Tu peux m’en croire; enfin notre st\le nouveau l’emporte sur celui de nos antagonistes. Je veux par un seul trait te faire sentir ladifférence qu'il va de la gentillesse de notre diction à la platitude de la leur. Ils diroicnt, par exemple, tout uniment , Les intermèdes embellissent une coniédie\ et nous, nous disons plus joliment, Les intermèdes font beauté dans une. comédie. Remarque bien ce font beauté. En sens-tu tout le brillant, toute la délicatesse, tout le mignon ?
J’interrompis mon novateur par un éclat de rire. Va, Fabrice, lui dis-je, tu es un original avec ton langage précieux. Et toi, me répondit-il, tu n’es qu’une bête
1 Autre trait plus direct contre le style recherché et à prétention du père Bermver , de l'abbé Houtteville, etc.
MM
U VRK VII, Cil A P. X\ I I.
avec Ion style naturel. Allez, poursuivit-il en m'appliquant ces paroles de l'archevêque de ( irenade, allez trouver mou trésorier; qu'il vous compte cent ducats , et que le ciel vous conduise avec cette somme, .-{dieu, monsieur (al Blas ; je vous souhaite un peu plus de potit. .le renouvelai mes ris àcetle saillie; et Fabrice, nie pardonnant d avoir parlé avec irrévérence de ses écrits, ne perdit rien de sa belle humeur. Nous achevâmes de boire notre seconde bouteille; après quoi nous nous levâmes de table tous deux assez bien conditionnés. jNous sortîmes dans le dessein de nous aller promener au Prado; mais, en passant devant la porte d’un marchand de liqueurs, il nous prit fantaisie d’entrer chez lui.
1! y avoit ordinairement bonne compagnie dans cel endroit-la. Je vis dans deux salles séparées des cavaliers qui s’amusoient différemment. Dans l’une on jouoil à la prime et aux échecs, et dans l'autre dix à douze personnes étoient lort attentives à écouter deux beaux esprits de profession qui disputoient. Nous n 'eûmes pas besoin de nous approcher d'eux pour entendre qu’une proposition de métaphysique faisoit le sujet de leur dispute; car ils parloient avec tant de chaleur et d’emportement, qu'ils a voient l’air de deux possédés. Je m imagine que si on leur eût mis sous le nez l’anneau d Fléazar *, on aurait vu sortir des démons par leurs narines. Fhl bon Dieu! dis -je à mon compagnon quelle
1 hléazar étoit un fameux magicien qui exoreisoit les démolis ci attachant, au nez du possédé un certain anneau mystique dont te démon ii avoit pas plus tôt senti la puissance, qu’il aliandonnoit le p.. i icnt . lu jour qu 1 1 déplu voit toute sa science devant I empereur Ve. -
vivacité! (fuels poumons! Ces disputeurs étoient nés pour être des crieurs publies. La plupart des hommes sont déplacés. Oui vraiment, répondit-il : ces gens-ci sont apparemment de la race de Novius, ce banquier romain dont la voix s'élèvent au-dessus du bruit des charretiers r. Mais, ajouta-t-il, ce qui inc dégoûteroit le plus de leurs discours, c’est qu'on en a les oreilles infructueusement étourdies. Nous nous éloignâmes de ces métaphysiciens bruyants, et par là je fis avorter une migraine qui commencoit à me prendre. Nous allâmes nous placer dans un co;n de l’autre salle, d’où, en buvant des liqueurs rafraîchissantes, nous nous mîmes à examiner les cavaliers qui entroient et ceux qui sortoient. Nunez les connoissoit presque tous. Vive Dieu! s’écria-t-il, la dispute de nos philosophes ne finira pas sitôt; voici des troupes fraîches qui arrivent. Ces trois hommes qui entrent vont se mettre de la partie. Mais vois-tu ces deux originaux qui sortent? Ce petit personnage basané, sec, et dont les cheveux plats et longs lui descendent par égale portion par-devant et par-
pasien , il ordonna au démon de renverser, en s’échappant, une grande cruche pleine d’eau qui se trouvoit là : ce que le démon exécuta tout de suite au grand étonnement des spectateurs. ( Note de 1/. Smollett. )
‘ Novius , devenu opulent à force d’usures , avoit été esclave. Horace l’a rendu célèbre. 11 lui reproche qu’il n’avoit que son organe de Stentor :
Il peut vaincre, dit-on , par sa terrible voix Le Inuit de deux ccuts chars , celui de trois convois;
Les trompettes, les cors fout inoius de tintamarre :
Voilà, certc , uu talent , un mérite Lieu rare.
Et tout cricur public doit eu être jaloux, etc.
Horace, Sat. t, Liv. i
],l\ n F. VIT, Cil A P. \II I I o ?
derrière , s'appelle don Julien de Yillanuno. C'est un jeune ovdor qui tranche du petit-maître. Nous allâmes un de mes amis et moi dîner chez lui 1 autre jour. Nous le surprîmes dans une occupation assez singulière. Il se divertissoit dans son cabinet à jeter et à se faire apporter par un grand lévrier les sacs d'un procès dont il est rapporteur, et que le chien déchirait a belles dents. Ce licencié qui l'accompagne, celte face rubiconde, se nomme don Chérubin Tonto l. C'est un chanoine de l'église de Tolède, le plus imhécille mortel qu’il y ait au monde. Cependant, à son air riant et spirituel, vous lui donneriez beaucoup d'esprit. 11 a des yeux brillants, avec un rire fin et malicieux. On dirait qu’il pense très finement. Lit-on devant lui un ouvrage délicat, il l'écoute avec une attention que vous croyez pleine d’intelligence, et toutefois il n'y comprend rien. Il étoitdu repas chez l’oydor. On y ditmille jolies choses, une infinité de bons mots. Don Chérubin ne parla pas; mais il applaudissoit avec des grimaces et des démonstrations qui paroissoient supérieures aux saillies memes qui nous échappoient.
Connois-tu , dis-je à Nouez, ces fieux malpeignés qui, les coudes appuyés sur une table, s’entretiennent tout bas dans ce coin , en se soufflant au nez leurs haleines? Non , me répondit-il; ces visages-là me sont inconnus. Mais, selon toutes les apparences, ce sont des politiques de cafés 2 qui censurent le gouvernement.
Tunto , lourdaud, idiot, benêt.
2 On doit noter ici l'anachronisme le plus fort que Le Sage ait pu se permettre. Il parle de café dans un temps où l’on ignoroit en Lspagne et en France qu'il y eût du café . et où , par conséquent.
Considère ce gentil cavalier qui siflle en se promenant dans celte salle, et en se soutenant tantôt sur un pied et tantôt sur un autre. C’est don Augustin Moreto, un jeune poète qui n’est pas ne sans talent, mais que les flatteurs et les ignorants ont rendu presque fou. L'homme que tu vois qu’il aborde est un de ses confrères qui fait de la prose rimee, et que Diane 1 a aussi frappé.
Encore des auteurs! s’écria-t-il en me montrant deux hommes d’épée qui entroient. Il semble qu'ils se soient tous donné le mot pour venir iei passer en revue devant toi. Tu vois don Bernard Deslenguado 2 et don Sébastien de Villa Vieiosa. Le premier est un esprit plein de fiel, un auteur né sous l’étoile de Saturne, un mortel malfaisant qui se plaît à haïr tout le monde, et qui n'est aimé de personne. Pour don Sébastien, c’est un garçon de bonne foi , un auteur qui ne veut rien avoir sur la çonseience. Il a depuis peu mis au théâtre une pièce qui a eu une réussite extraordinaire, et il l’a
l’on ne pouvoit connoitre les maisons où l'on se rassemble pour boire la décoction de cette lève d’Arabie , introduite en Europe au dixseptième siècle , plus de cent ans après l’époque à laquelle se rattache l’action de Gil Blas. Le Sage vivoit à Paris, et voy oit qu’un café étoit le rendez-vous des gens de lettres de son temps ( rendez-vous malheureusement trop célèbre par les couplets qui causèrent la perte et l’exil de Rousseau). Le Sage ne peignit que ce qu’il a voit sous les yeux ; mais il fit une erreur de date en mettant des cafés à Madrid au quinzième ou au seizième siècle. Boursault a fait la même faute, et plus grossière encore, dans Esope à la ville, où Esope déjeune, et ce qui est bien pis, trinque avec du café.
( Les Fables d’Esope , Acte t , Scène iv.)
1 Diane est ici pour la lune.
Deslenguado , qui donne carrière à sa langue, médisant, mal embouché.
LH RF. Nil, Cil A P. Mil.
fait imprimer pour n'abuser pas plus long-temps de l'estime du publie.
Le charitable élève de Gongora se préparoit à continuer de m’expliquer les ligures du tableau ebangeanl que nous avions devant les yeux , lorsqu’un gentilhomme du due de Médina Sidonia vint l’interrompre en lui disant : Seigneur don Fabricio , je vous elierchois pour vous avertir que monsieur le duc voudroit bien vous parler. Il vous attend chez lui. Aimez, qui savoit qu'on ne peut satisfaire assez lot un grand seigneur qui souhaite quelque chose, me quitta dans le moment même pour aller trouver son Mecenas, me laissant fort étonné de l’avoir entendu traiter de don, et de le voir ainsi devenu noble, en dépit de maître Ghrvsostôme le barbier son père.
CIlAlTJ'Ri; XIV
Fabrice place ( >i/ Fias auprès du comte Galiano , scignctu
sicilien.
Lu grand seigneur et son singe. — Son intendant. — Son maître d’hôtel. — Son cuisinier. — Ses marmitons.
j A vois trop d’envie de revoir Fabrice, pour n’èlrc pas chez lui le lendemain de grand matin. Je donne le bonjour, dis-je en entrant, au seigneur don Fabricio, la (leur ou plutôt le champignon de la noblesse asturienne. A ces paroles il se mit à rire. Tu as donc remarqué, s écria-t-il, qu’on m'a traité de don J Oui,
io6' G IL B L-AS.
mon gentilhomme, lui répondis-je; et vous me permettrez de vous dire qu’hier, en me contant votre métamorphose, vous oubliâtes le meilleur. D’accord , répliqua t-il ; mais en vérité si j’ai pris ce titre d’honneur, c’est moins pour contenter ma vanité que pour m’accommoder à celle des autres. Tu connois les Espagnols, ils ne font aucun cas d’un honnête homme, s’il a le malheur de manquer de bien et de naissance. Je te dirai de plus que je vois tant de gens, et Dieu sait quelles sortes de gens, qui se font appeler don François, don Gabriel, don Pèdre, ou don comme tu voudras, qu’il faut convenir que la noblesse est une chose bien commune, et qu’un roturier qui a du mérite lui fait honneur quand il veut bien s’y agréger.
Mais changeons de matière, ajouta-t-il. Hier au soir, .au souper du duc de Médina Sidonia, oii, entre autres convives, étoit le comte Galiano, grand seigneur sicilien, la conversation tomba sur les effets ridicules de l’amour-propre. Charmé d’avoir de quoi réjouir la compagnie là-dessus, je la régalai de l’histoire des homélies. Tu t'imagines bien qu'on en a ri, et qu’on en a donné de toutes les façons à ton archevêque; ce qui n'a pas produit un mauvais effet pour toi, car on t'a plaint; el le comte Galiano, après m’avoir fait force questions sur ton chapitre, auxquelles tu peux croire que j’ai répondu comme il falloit, m'a charge de te mener chez lui. J’allois te chercher tout à l'heure pour l’y conduire. Il veut apparemment le proposer d’être un de scs secrétaires. Je ne te conseille pas de rejeter ce parti : lu seras parfaitement bien chez ce seigneur; jl est riche, et fait à Madrid une dépense d’ambassa-