LIVRE Y 111, CH A P. I. ï
mettre un frein à votre folle ardeur. Apprenez cpic vous êtes mon fils.
Don Valerio fut étourdi de ces paroles; il suspendit sa violence. Mais, s'imaginant qu'lnésile ne parloit ainsi que pour se soustraire à ses sollicitations, il lui répondit : Vous inventez cette fable pour vous dérober à mes désirs. iNon, non, interrompit-elle, je vous révèle un mystère que je vous aurois toujours caché, si vous ne m'eussiez pas réduite à la nécessité de vous le découvrir. Il v a vingt-six ans que j’aimois don Pèdre de Lima votre père, qui étoit alors gouverneur de Ségovie; vous devîntes le fruit de nos amours : il vous reconnut, vous lit élever avec soin; et, outre qu’il n’avoit point d’autre enfant, vos bonnes qualités le déterminèrent à vous laisser du bien. De mon côté, je ne vous ai pas abandonné; sitôt que je vous ai vu entrer dans le monde, je vous ai attiré chez moi, pour vous inspirer ces manières polies qui sont si nécessaires à un galant homme, et que les femmes seules peuvent donner aux jeunes cavaliers, j’ai plus fait : j’ai employé tout mon crédit pour vous mettre chez le premier ministre. Enfin, je me suis intéressée pour vous comme je le devois pour un (ils. Après cet aveu, prenez votre parti. Si vous pouvez épurer vos sentiments, et ne regarder en moi qu’une mère, je ne vous bannis point de ma présence , et j’aurai pour vous toute la tendresse (pie j'ai eue jusqu’ici. Mais si vous n’êtes pas capable de cet effort que la nature cl la raison exigent de vous, fuyez dès ce moment, cl me délivrez de l'horreur de vous voir.
Inésile parla de cette sorte. Pendant ce temps-là don
GIL liLAS.
Valerio garcloit un morne silence : on eût dit qu’il rappeloit sa vertu, et qu’il alloit se vaincre lui-même. C’est à quoi il ne pensoit nullement. Il méditoit un autre dessein, et préparoit à sa mère un spectacle bien différent. Ne pouvant se consoler de l’obstacle qui s’opposoit à son bonheur, il céda lâchement à son désespoir. Il tira son épée et se l’enfonça dans le sein. 11 se punit comme un autre Œdipe, avec cette différence que le Thébain s’aveugla de regret d'avoir consommé le crime , et qu’au contraire le Castillan se perça de douleur de ne le pouvoir commettre.
Le malheureux don Valerio ne mourut pas sur-lechamp du coup qu’il s’étoit porté. Il eut le temps de se reconnoître, et de demander pardon au ciel de s’être lui-même ôté la vie Comme il laissa par sa mort un poste de secrétaire vacant chez le duc de Lerme , ce ministre, qui n'avoitpas oublié ma relation d’incendie, non plus que l’éloge qu’on lui avoit fait de moi, me choisit pour remplacer ce jeune homme.