‹ Œuvres de Le SageChapitre 64 sur 262 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Où l'on verra Gil B las comblé de joie, d'honneur et de

misère.

Eau bénite de cour.- — Grandes affaires. — Petit seigneur mourant

de faim.

On s’aperçut bientôt à la cour de l’affection que le ministre avoit pour moi. Il affecta d’en donner des marques publiquement, en me chargeant de son portefeuille, qu’il avoit coutume de porter lui-même lorsqu’il alloit au conseil. Cette nouveauté, me faisant regarder comme un petit favori, excita l’envie de plusieurs personnes, et fut cause que je reçus de l’eau bénite de cour. Mes deux voisins les secrétaires ne furent pas des derniers à me complimenter sur ma prochaine grandeur, et ils m invitèrent à souper chez leur veuve, moins par représailles, que dans la vue de m’engager à leur rendre service dans la suite. Ou me faisoit fête de toutes parts. Le fier don Rodrigue même changea de manières avec moi. Il ne m’appela plus que seigneur de Scintillane 1 , lui qui jusqu’alors ne m’avoil traité que de vous , sans

1 Le nom de Santillane est celui d’une ville, et d’une ancienne famille qui a donné un homme illustre à la poésie espagnole. C’est un marquis de Santillane, florissant vers l’an i5oo , qui tient le premier rang sur le Parnasse castillan. "Il imita Pétrarque; mais le prix de ■ ses vers vient d’être sortis de la plume d’un grand seigneur, et dans •< un temps où c’étoit un mérite que de savoir lire. » Abrégé de l'Histoire d’Espagne .

T.l \ lîl. N III, Cil A 1*. ^ jamais se servir tlu tonne de seigneurie. Jl m'accabloit de civilités, surtout lorsqu’il jugeoit que noire patron pouvoit le remarquer. Mais je vous assure qu il n avoit pas affaire à un sot. Je répondis a ses honnêtetés d autant plus poliment , que j’avois plus de haine pour lui : un vieux courtisan ne s’en seroit pas mieux acquitte <pie moi.

j'accompagnois aussi le duc mon seigneur lors(|ii'il alloit chez le roi, et il y alloil ordinairement trois lois le jour. Il entroit le matin dans la chambre de sa majesté lorsqu’elle étoit éveillée. Il se mettoit à genoux au chevet de son lit, l’entretenoit des choses qu'elle avoit à faire dans la journée, et lui dictoit celles qu’elle avoit à dire. Ensuite il se retiroit. U y retournoit aussitôt qu’elle avoit dîné, non pour lui parler d affaires, d ne lui tenoit alors que des discours réjouissants. Il la régaloit de toutes les aventures plaisantes qui arrivoient dans Madrid, et dont il étoit toujours le premier instruit parties personnes pensionnées pour cet effet. Et enfin, le soir, il revoyoït le roi pour la troisième fois, lui rendoit compte, comme il lui plaisoit , de ce qu il avoit fait ce jour-là, et lui demandoit par manière d acquit ses ordres pour le lendemain. Tandis qu d (■toit avec le roi, je me tennis dans l’antichambre, où je voyois des personnes cle qualités, dévouées à la laveur, rechercher ma conversation, et s applaudir de ce que p* voulois bien me prêter à la leur. Comment aurois-je pu, après cela, ne me pas croire un homme de conséquence ? Il v a bien des gens à la cour qui ont, encore pour moins, celle opimon-la d eux.

Un jour j’eus un plus grand sujet de vanité. Le roi.

a qui le duc avoit parlé fort avantageusement de mon style, fut curieux d'en voir un échantillon. Son excellence me fit prendre le registre de Catalogne, me mena devant ce monarque, et me dit de lire le premier mémoire que j’avois rédigé. Si la présence du prince me troubla d'abord, celle du ministre me rassura bientôt, et je fis la lecture de mon ouvrage que sa majesté n’entendit pas sans plaisir. Elle eut la bonté de témoigner qu elle étoit contente île moi , et de recommander même à son ministre d’avoir soin de ma fortune. Cela ne diminua rien de l'orgueil que j'avois déjà; et l’entretien que j’eus peu de jours après avec le comte de Lemos, acheva de me remplir la tète d’ambitieuses idées.

J’allai trouver ce seigneur de la part de son oncle chez le prince d’Espagne, et je lui présentai une lettre de créance, par laquelle le duc lui mandoit qu’il pouvoit s’ouvrir à moi comme à un homme qui avoit une entière connoissance de leur dessein, et qui étoit choisi pour être leur messager commun. Après avoir lu ce billet , le comte me conduisit dans une chambre oii nous nous enfermâmes tous deux , et là ce jeune seigneur me tint ce discours : Puisque vous avez la confiance du duc de Lerme, je ne doute pas que vous ne la méritiez, et je ne dois faire aucune difficulté de vous donner la mienne. Vous saurez donc que les choses vont le mieux du monde. Ee prince d’Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont attachés à sa personne, et qui s’étudient à lui plaire. J’ai eu ce matin une conversation particulière avec lui , dans laquelle il m’a paru chagrin de se voir, par l'avarice du roi, hors d’état de suivre les mouvements de son cœur généreux, et

Page 1