LIVRE VIII, CH A F
même de faire une dépense convenable à un prince. Sur cela je n’ai pas manqué de le plaindre; el, profitant de ce moment-là, j'ai promis de lui porter demain à son lever mille pisloles, en attcmlant.de plus grosses sommes que je me suis fait fort de lui fournir incessamment. Il a été charmé de ma promesse; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance, si je lui tiens parole. Allez dire, ajouta-t-il, toutes ces circonstances à mon oncle, et revenez m apprendre ce soir ce qu il pense la-dessus.
Je quittai le comte de Lemos dès qu il m eut parlé de cette sorte, et je rejoignis le duc de Lerme, qui, sur mon rapport, envoya demander à Calderone nulle pistolcs, dont on inc chargea le soir, et que j'allai remettre au comte, en disant en moi-même : lîo ho, je vois bien à présent quel est l'infaillible moyen qu'a le ministre pour réussir dans son entreprise! Il a parbleu raison; et, selon toutes les apparences, ces prodigalités ne le ruineront point. Je devine aisément dans quels coffres il prend ces belles pistoles; mais après tout, n'est-t-il pas juste que ce soit le père qui entretienne le fils? Le comte de Lemos, lorsque je me séparai de lui, me dit tout bas : Adieu , notre cher confident ! Le prince d’Espagne aime un peu les dames; il faudra que nous ayons vous et moi au premier jour une conférence làdessus; je prévois que j aurai bientôt besoin de votre ministère. Je m’en retournai en rêvant à ces mots qui n'étoient nullement ambigus, et qui me remplissoient de joie. Comment diable! disois-je, me voilà prêt à devenir le Mercure de l’héritier de la monarchie! Jen’examinois point si cela étoit bon ou mauvais; la qualité du galant etourdissoil ma morale. Quelle gloire pour moi
i >4 GIL BLAS.
d’ètre ministre des plaisirs d'un grand prince! Oh! tout beau, monsieur Gil Blas, me dira-t-on : il ne s’agissoit pour vous que d’ètre ministre en second. J’en demeure d’accord; mais dans le fond ces deux postes font autant d’honneur l’un que l'autre, le profit seul en est différent.
En m’acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en jour plus avant dans les lionnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j’eusse été heureux si l’ambition m’eût préservé de la faim! Il y avoit plus de deux mois que je m’étois défait de mon magnifique appartement, et que j'occupois une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fît de la peine, comme ]'en sortois de bon matin et que je n’y rentrois que la nuit pour y coucher, je prenois patience. J’étois toute la journée sur mon théâtre, c’est-à-dire chez le duc. J’y jouois un rôle de seigneur. Mais quand j’étois retiré dans mon taudis, le seigneur s’évanouissoit, et il ne restoit que le pauvre Gil Blas, sans argent, et qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j’étois trop fier pour découvrir à quelqu’un mes besoins, je ne connoissois personne qui pût m'aider que don INavarro, que j’avois trop négligé depuis que j’étois à la cour, pour oser m’adresser à lui. J’avois été obligé de vendre mes hardes pièce à pièce. Je n’avois plus que celles dont je ne pouvois absolument me passer. Je n'allois plus à l’auberge; faute d’avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisois-je donc pour subsister ? Je vais vous le dire. Tous les matins, dans nos bureaux, on nous apportoit pour déjeuner un petit pain et un doigt de vin;